Passer au contenu principal

Murakami donne de ses nouvelles

Le plus jazzy des Tokyoïtes s’adonne à un strip-tease littéraire qui dénude «Des hommes sans femmes».

Selon Haruki Murakami, la pratique «joyeuse» de la nouvelle sert de laboratoire à l’art «éprouvant» du roman. Des hommes sans femmes lie sept fantaisies amoureuses qui s’interrompent avec brusquerie dans un temps suspendu. Cette brutalité s’ourdit d’abord à un rythme lancinant, douleur que va anesthésier le sommeil, l’hypnose ou l’échafaudage de mondes parallèles. Au goût d’inachevé amer succède alors une étrange sérénité. «En fin de compte, notre seule prérogative est d’arriver à nous mettre d’accord avec nous-mêmes, honnêtement, intelligemment.» Mais ça, avoue aussi le sexagénaire, ça reste le privilège des sages.

Car avec son regard triste d’éternel adolescent, le Tokyoïte panse sur le vif de mâles blessures. Du moins ose-t-il les évoquer. Cocufié, planté, déserté, exploité même comme un objet de plaisir, l’amant se dévisage incrédule dans la glace de ses échecs.

L'exception culturelle

Depuis les années 1980, cette sincérité, exprimée dans une écriture délicate mais arborée en bandoulière, l’avait convaincu d’être «une brebis galeuse du monde littéraire nippon». L’incompréhension qui quelques années, l’exila en Europe, puis en Amérique, ne fit qu’ouvrir ses horizons. Cette audace lui vaut désormais d’être adulé, ses ouvrages tirant avec régularité à plusieurs millions d’exemplaires.

En 2014, Des hommes sans femmes est sorti à Tokyo à minuit pile, comme un volume des aventures de Harry Potter. Un même traitement événementiel a été réservé ce vendredi à Killing Commendatore, son nouveau roman-fleuve publié en deux tomes, Emerging Ideaset Moving Metaphor - attendu en 2018 ici. Au Japon, où la lecture sur téléphone portable provoque la chute libre de l’édition papier, Murakami relève de l’exception culturelle autant que de la rock star.

Laborantin de la nouvelle

Comme l’aquarelliste Hokusaï qui cueille de délicates créatures dans son monde flottant, Murakami scrute le désir ruiné des mâles. Le titre du recueil cite une nouvelle de Hemingway, les textes en appellent à des tubes des Beatles, Drive my Car ou Yesterday, voire à la plus mythique des raconteuses des Mille et une nuits, Shéhérazade.

«Un gentleman ne parle jamais des femmes avec qui il a couché ni des impôts qu’il a payés»

Caractéristique du style riche en improvisations foutraques de Murakami, l’humeur ici glisse sur des tonalités jazzy, Coleman Hawkins ponctué d’un solo de Major Holley, Moonglowd’Erroll Garner, Buddy DeFranco ou Billie Holiday. Le comble de la tragédie, ironise-t-il en puriste, c’est de s’éprendre d’une demoiselle fan de «musique d’ascenseur». Le passionné de Miles Davis monte alors à l’échafaud.

En brisures ironiques, en éclats minimalistes, la mosaïque de ces couples «mal boutonnés» recompose un autoportrait de l’auteur. «Un gentleman ne parle jamais des femmes avec qui il a couché ni des impôts qu’il a payés» s’excuse un de ses cobayes. Mais la plupart vide son sac avec la franchise des confidences au barman en fin de soirée.

En laborantin de la nouvelle, il expérimente les combinaisons de la chimie sentimentale avec une acceptation mélancolique. En conseiller des cœurs branché S. F., il explique que le déni peut mener à la catastrophe sismique, convoquer les serpents de la terre et pire encore, chasser le chat de la maison. Car il faut en être conscient, l’amour peut mener au suicide, donnée fondamentale de la société japonaise. Dans la douceur ouatée des adieux, la mort en face, Murakami pose alors un dernier disque sur la platine.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.