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Murakami se mouille à un tsunami des sens

L’écrivain tokyoïte a essuyé les foudres de la censure pour les scènes sexuelles de «Meurtre du Commandeur». Un comble pour lui qui dénude avant tout la beauté.

Autant le dire crûment, en près de 40 ans d’écriture, Haruki Murakami n’a jamais séduit par l’érotisme de sa plume. À la sortie du «Meurtre du Commandeur», le maître a pourtant été jugé» indécent» par la censure chinoise, puis taïwanaise, pour quelques descriptions graphiques. Les deux volumes ont été ensuite retirés de la Foire du livre de Hongkong. Au Japon, bien que tel Harry Potter, il puisse mobiliser ses fans à minuit dans les librairies, le champion du best-seller reste controversé.

Pourtant, dans le millier de pages du «Commandeur», le Tokyoïte ne dresse pas plus le poil qu’auparavant. Avec ce détachement que seule permet l’ironie, le romancier y explique même via son narrateur, qu’un opéra classique, voire un menu gastronomique, comblera toujours mieux ses terminaisons nerveuses que le plus satisfaisant chatouillement charnel. À sa décharge, le héros, peintre en vogue, vient d’être largué par sa compagne Yuzu, qui lui annonce en mots acides et laconiques avoir pris un amant et demandé le divorce. L’artiste désœuvré engage aussitôt deux aventures amoureuses en réflexe quasi hygiénique.

Si ses intrigues ont peu à peu dérivé de la seule étude de la psyché masculine à celle, plus vaste d’hybrides, des spécimens de l’espèce humaine, les histoires de sexe chez Murakami, demeurent au stade clinique. Mamelons, pénis et autres atours ne semblent envisagés que pour créer un décalage, nécessaire, mais qui vise à embarrasser l’action plus qu’embraser la nature. Voir à ses débuts, la gymnastique mécanique de «Chroniques de l’oiseau à ressort», jusqu’au climax des «Hommes qui n’ont pas de femme». Cocufié ou exploité en objet de plaisir, l’amant s’y désolait dans une morne débandade. Dans la récente trilogie «1Q+84», l’acte sexuel ne se justifie plus que par souci de transmission séminale. De quoi conforter le citoyen, même né dans l’Empire des sens, dans son sentiment d’être «une brebis galeuse du monde littéraire nippon». Qu’importe, Murakami a mieux à partager.

Le marathonien brosse d’abord le tableau d’un choc de cultures. Déménageant chez un ami, son protagoniste jamais nommé dévisage un tableau accroché dans l’entrée. «Le meurtre du Commandeur», réalisé selon une technique et des canons anciens, lui rappelle l’opéra «Don Giovanni», qu’il vénère. Puis vient un client richissime que le portraitiste jamais nommé, ne peut refuser. Menshiki, crinière argentée, Jaguar rutilante et habits de daim clair, exige de poser. Durant les séances, une clochette tintinnabule. Le milliardaire convainc le peintre d’excaver du sol.

Dans une fantasmagorie chère au romancier, la réalité prend alors des nuances fantastiques. La toile du «Commandeur» dégurgite ses personnages dans le salon sous le regard du locataire insomniaque. Son chevalet se déplace la nuit, le spectre de Stephen King applaudit dans l’ombre, Alice au pays des horreurs gambade. Comme libérés du néant métaphysique, les pires cauchemars de l’Histoire déversent un flot de réflexions. Des camps de Treblinka en Pologne jusqu’au massacre de Nankin en Chine, la sauvagerie humaine ne trouve plus qu’un pâle reflet dans l’ambition de l’artiste à dénoncer la barbarie. Fut-il Mozart.

Le personnage de Menshiki vient aussi en écho à la polémique qui depuis le sac de Nankin en 1937, agite les relations entre Tokyo et Pékin, quant au nombre des victimes civiles. «Quelle différence y a-t-il entre 100 000 et 400 000 morts quand on parle de vies humaines?» dit-il. D’ailleurs, c’est par tous les interstices que la mort s’insinue dans le récit. Ainsi, le narrateur revient-il souvent sur la perte de sa petite sœur durant l’enfance. La cave qui éjecte les fantômes du passé, met à jour les restes d’un moine bouddhiste momifié. La fille bâtarde, présumée, de Menshiki disparaît, évaporée. Dans une rarissime intervention sur une radio FM japonaise récemment, l’auteur a été sommé de choisir entre vivre sans la musique ou sans son chat. Murakami médusé a tranché: «Je préférerais mourir en silence». Puis s’est enfui.

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