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Le Nobel n'a pas changé Modiano

Malgré son sacre il y a trois ans, le traqueur du souvenir perdu flippe encore. En éternel jeune homme.

Patrick Modiano, Nobel de littérature il y a trois ans.
Patrick Modiano, Nobel de littérature il y a trois ans.
AFP

Avec sa pagination légère sous la couverture historique, Souvenirs dormants caresse le monument Modiano sans peser. Sacré Prix Nobel il y a trois ans, le chasseur aux souvenirs papillonnants déclare avoir à peine vu la gloire passer. Les honneurs n’ont pas dissipé l’angoisse, ni ennobli ses muses. S’il doute toujours, le septuagénaire persiste à sauver ces souvenirs qui «remontent à la surface comme des noyés, au détour d’une rue, à certaines heures de la journée». Son héros erre dans le Paris des années 60. Malgré le flou artistique, l’anonymat des bouches de métro, des artères de la ville, du gouffre solitaire, ce narrateur lui ressemble diablement. Six femmes traversent ses déambulations. Somnambule mystérieuse, pucelle inaccessible, criminelle peut-être… Ces créatures pousseraient tout jeune homme bien constitué à prendre ses jambes à son cou. «Bien que je ne sois pas très doué pour l’introspection, je voudrais comprendre pourquoi la fugue était, en quelque sorte, mon mode de vie.» Alors il en a fait son fonds de commerce, comme étonné d’avoir encore pignon sur rue.

Habile désormais à matérialiser ces lignes de fuite, l’artisan convie les êtres qui peuplent des horizons sans fin et les couche en ellipses sophistiquées. Ainsi, au hasard, de Stioppa, ami russe de son père, dont il guette la fille avec des précautions d’amoureux. Pour l’heure, ce patriarche intrigue l’écrivain. Son sujet semble un bon candidat au romanesque, il porte un vieux manteau à col de fourrure. Et d’inspecter sa doublure: «Il avait eu des revers de fortune.» La juxtaposition des formules, ça vous taille un homme, dans la silhouette et dans l’esprit. Patrick Modiano étourdit à cet exercice, le phrasé ne s’ampoule jamais, ne prétend jamais au titre de premier de classe.

Autre technique d’approche, ce GPS mental qui l’habite et robotise la moindre de ses inspirations. Marotte ancienne du maître, la mémoire se cartographie aussi, stratégie qui combat l’imprécision de ses souvenirs en donnant le plan de ses fréquentations. La marche à suivre «rue Fontaine, place Blanche, rue Frochot», etc., localise ici un rituel qui en appelle aux fantômes. D’ailleurs, le vaudou n’est pas loin dans Souvenirs dormants, où l’auteur renoue avec des pratiques ésotériques. Pour l’anecdote, spiritisme et autre occultisme, pratiques si tentantes, étaient déjà évoqués dans de précédents ouvrages.

Si l’on pouvait revivre... ce serait comme de recopier un manuscrit couvert de ratures

Car enfin, semble s’énerver le narrateur dans son impuissance à se montrer exact face à ces années incertaines, «63 ou 64», il faut de la méthode, de la ressource, même surnaturelle, pour réanimer l’histoire. Un précédent et unique ouvrage autobiographique, Un pedigree en 2005, plongeait déjà dans cet agenda de jeunesse. Il se doit d’y revenir, puisque l’auteur se persuade que «peut-être tous ces gens croisés au cours des années soixante, et que je n’ai plus jamais eu l’occasion de revoir, continuent à vivre dans une sorte de monde parallèle, à l’abri du temps, avec leurs visages d’autres.» Consolé par la perspective, Modiano remplit des carnets de notes destinées à épuiser l’oubli. Là encore, le romancier porte sa bonne volonté en bandoulière, plaide pour une scrupuleuse technique d’investigation.

Ainsi, les confidences de Madeleine Peraud, témoin au final très accessoire, dans la reconstitution des pérégrinations de l’auteur. Elles «remplissent cinq cahiers, avec des dates et des points de suspension». Là encore, et c’est sans doute le miracle Modiano, loin de capitonner l’œuvre de bourrelets disgracieux, ces notes se compressent pour ne laisser s’extirper qu’une volatile émotion, une lointaine évocation, un parfum indicible. Là où Marcel Proust, à qui, faute de temps, il est parfois comparé, respire des madeleines sur des centaines de feuillets, Modiano l’ascète dépouille son récit jusqu’à l’asphyxie. Question de vie ou de mort.

Car en filigrane subsiste une quête aussi ambitieuse que fatale. «Si l’on pouvait revivre aux mêmes heures, aux mêmes endroits et dans les mêmes circonstances ce qu’on avait vécu, mais le vivre beaucoup mieux que la première fois, sans les erreurs, les accrocs et les temps morts… ce serait comme de recopier un manuscrit couvert de ratures…» Mais ça ne crisserait plus comme du Modiano.

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