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Olga Tokarczuk, un agent très spécial

Avec «Les livres de Jakób», l'écrivain polonais relève une mission impossible qui lui fait gagner le Prix Jan Michalski.

JACEK KOODZIEJSKI/DR

Comme un grand chef s’inquiétant d’une dégustation, la romancière Olga Tokarczuk interroge: «Avez-vous digéré jusqu’au bout?» Plus de mille pages s’imposent pour couvrir «Les livres de Jakób», numérotées à rebours «pour ne pas oublier que l’ordre est toujours une question d’habitude». Car comme Dante qui exige dans «La divine comédie», d’abandonner toute espérance, il faut oublier ici le bagage des traditions pour s’aventurer dans «Le grand voyage à travers 7 frontières, 5 langues, 3 grandes religions et d’autres moindres». Ce sous-titre se nuance encore: «Mémorial pour les Sages, Réflexion pour mes Compatriotes, Instruction pour les Laïcs, Distraction pour les Mélancoliques.» Bref, ce pavé au siècle des Lumières se vautre sans effroi ni remord dans le savoir encyclopédique.

Avec ce guide à la poigne de fer, le lecteur finit à genoux, initié à l’odeur des tavernes poisseuses ou au stupre soyeux des couches impériales, déniaisé quant aux moindres péripéties théologiques ou entourloupes diplomatiques. De la Podolie aux empires ottoman ou habsbourgeois, la fougueuse Polonaise suit un messie autoproclamé, Jakób Frank (1726-1791). À une époque déchirée par les persécutions et autres pogroms, le charismatique leader unit les «Vrais Croyants». Ces hérétiques se convertissent par stratégie à l’islam, puis au christianisme, intriguent chez les puissants en se déplaçant selon une géographie mouvante. Olga Tokarczuk en femme de lettres érudite, s’y passionne pour l’obscure pierre de touche philosophique comme pour le joli colifichet. «Quand je pouvais me laisser aller à imaginer, je respirais mieux moi aussi! J’ai sué parfois, s’amuse-t-elle. Tiens, je me suis déplacée en Suisse, à Rapperswil, où il y a un musée de porcelaine polonaise, ces figurines servaient de modèles pour les couturiers. Ça remplaçait les magazines de mode.»

Espionner l’humanité

Mais la frivolité s’efface aussi vite face à la gravité d’une première de classe. «Je n’avais jamais tenté de roman historique. De ma vie, je n’ai eu autant de détails à vérifier, puis de personnages à équilibrer. Mon livre traite aussi d’un voyage dans le temps.» Et même en métaphysique. «Évidemment, l’aspect documentaire ne peut éclipser l’utopie qui conduit ce voyage. L’histoire de Jakób résonne sur nos problèmes contemporains. Déjà parce qu’il incarne la figure de l’étranger débarqué de nulle part. Lui rêve d’un monde meilleur et en mystique accompli, se tient au bord de l’état d’éveil.» Le chef spirituel n’en demeure pas moins un manipulateur de première. «Un homme dangereux, franc fou, pervers, même s’il porte en bandoulière une bravoure métaphysique inédite à l’époque. Cette dualité me passionne et me stimule par ses contradictions.»

De fait, «Les livres de Jakób» aurait pu s’intituler «Les livres de Ienta», tant une créature fantomatique y hante le monde à la manière d’un spectre shakespearien. «En tant qu’écrivain, j’avais désespérément besoin d’un outil comme Ienta. Parce que je voulais garder le contrôle sur ce théâtre humain. En qualité de narratrice privilégiée, cet alter ego surplombe l’action terrestre de son omnipotence.» Et d’ironiser avec humour: «Ienta est typiquement polonaise avec sa manière de tout zyeuter, tout commenter.»

«D’être femme de chambre me donnait un point de vue privilégié sur les clients, je me sentais très puissante dans cette position excentrique»

Elle aussi se considère comme un pur produit d’Europe centrale, notamment dans sa manière de dégoupiller la grande histoire en éclats fragmentés, microrécits nomades qui échappent aux genres littéraires et finissent par donner un film en CinémaScope. «J’adore cette image!» Et d’y placer quelques sous-titres. «Parce que notre culture polonaise, de tout temps, a été obligée de s’adapter aux circonstances, de se faufiler dans les interstices de l’Europe en crise pour perdurer à travers les partitions les plus diverses. De là, je tiens à garder cette vision d’ensemble tout en zoomant sur des faits ténus.»

Pour explosif, ce séduisant magnétisme engendre l’amour haine en son pays. «J’ai subi insultes, menaces de la part de groupes xénophobes, antisémites etc. Et même des attaques personnelles. Au-delà… moi, je retiens les milliers d’exemplaires vendus en Pologne.» Couronné du Man Booker Prize entre multiples honneurs, en lice pour le prix Femina, ce petit bout de femme tient à son anonymat. «Je me souviens avoir écrit ma première nouvelle alors que j’étais serveuse dans un hôtel. D’être femme de chambre me donnait un point de vue privilégié sur les clients, je me sentais très puissante dans cette position excentrique. Hors du centre, littéralement. Et c’est ce que j’ambitionne en écrivant, garder cette lucidité morale détachée au cœur le plus intime de l’histoire.»

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