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«Oui, mes cicatrices me font encore mal»

Kim Phuc Phan Thi, plus connue comme «La fille de la photo», brûlée au napalm pendant la guerre du Vietnam, raconte son histoire dans un livre.

Aujourd’hui âgée de 57 ans, Kim Phuc Phan Thi parcourt le monde pour raconter son histoire et vaincre son drame.
Aujourd’hui âgée de 57 ans, Kim Phuc Phan Thi parcourt le monde pour raconter son histoire et vaincre son drame.
MAX IDJE

On la surnomme «La fille de la photo» ou «La petite fille au napalm». En pleine guerre du Vietnam, la fillette de 9 ans est sévèrement brûlée au napalm lors du bombardement de la Route 1, à quelques mètres de son village natal dans le sud du pays. C’était le 8 juin 1972. Quarante-sept ans plus tard, elle raconte son histoire derrière la photo dans l’ouvrage autobiographique «Sauvée de l’enfer». On y découvre la douleur et les cicatrices d’une enfant qui deviendra un trophée pour le gouvernement vietnamien. C’est surtout l’histoire d’une fillette devenue femme, mère et grand-mère, qui du Vietnam au Canada en passant par Cuba mènera son chemin vers la réconciliation et le pardon, grâce à sa foi.

Quarante-sept ans après le célèbre cliché, on vous connaît toujours comme «La fille de la photo». Quel impact cette image a-t-elle eu sur votre vie?

La première fois que je l’ai vue, je l’ai détestée. Pourquoi le photographe avait-il pris cette photo? J’étais cette petite fille, laide et nue, entourée de mes frères et cousins qui eux étaient habillés. J’aurais alors voulu qu’elle ne soit jamais prise. Et puis les années ont passé, et cette photo a fini par me rappeler ce que j’avais enduré: je n’avais pas seulement perdu mon enfance, j’avais tout perdu. Ce cliché restait quelque chose de négatif. Bien plus tard, j’ai eu mon premier enfant. Je l’ai regardé puis j’ai regardé la photo: comment pourrais-je laisser mes enfants souffrir comme cette petite fille? C’était impossible. Je devais désormais faire tout ce qui était possible pour protéger mes enfants et tous les enfants du monde, pour qu’ils n’aient jamais à subir les souffrances que cette petite fille sur la photo avait endurées. Mon choix était fait. Aujourd’hui, j’aime cette photo et j’avance avec. Elle ne me quittera jamais.

Vous racontez votre propre histoire dans l’ouvrage «Sauvée de l’enfer», traduit aujourd’hui en français. Quel est votre message?

Je ne suis plus une victime, je suis une survivante qui œuvre pour la paix. Je ne peux pas changer le passé, mais je peux le contrôler. Et je suis reconnaissante d’être en vie. Ma vie a un sens et un objectif. Grâce à cette photo, j’ai aujourd’hui l’opportunité de partager mon histoire et de donner de l’espoir à ceux qui n’en ont pas. Longtemps, je me suis demandé: pourquoi moi? Pourquoi toutes ces souffrances? Aujourd’hui, j’en connais la raison. Cette petite fille sur la route en 1972 était au mauvais endroit, au mauvais moment. Aujourd’hui, je suis au bon endroit et au bon moment.

C’est-à-dire?

Lors de mes interventions publiques, je rencontre des gens dont les histoires de vie sont telles que j’en viens à relativiser et à me dire que mes souffrances sont insignifiantes face aux leurs. Il existe tant de gens qui font face à la haine et au désespoir. En leur racontant mon histoire, ils se diront peut-être que si cette petite fille a pu surmonter ses souffrances et trouver de l’espoir, ils pourront, eux aussi, y parvenir.

Quel est le lien entre votre foi et votre chemin de consolation et de réconciliation?

À 19 ans, j’ai découvert la foi chrétienne, alors que ma famille était caodaïste (ndlr: religion syncrétiste née au Vietnam) et je me suis convertie. En trouvant Dieu, j’ai trouvé la paix, la joie et l’envie de partager mon histoire, celle de la petite fille en dehors de la photo, à travers un livre notamment. C’est la foi qui m’a permis de sortir du désespoir, de la douleur et de me réconcilier avec mes cicatrices.

Et qu’en est-il de ceux qui sont à l’origine de vos souffrances physiques?

Lorsque Jésus est crucifié, non seulement il prie pour ceux qui l’ont tué, mais il leur pardonne et les aime. J‘ai décidé de tendre à cela. Mais je ne suis pas faite de bois, je suis humaine et la douleur est là. Au début, je souhaitais la mort de tous ceux qui avaient causé mes blessures. Je voulais qu’ils souffrent plus que moi. Or, s’ils m’ont fait du mal, ils n’étaient pas conscients de ce qu’ils faisaient. Ils ont le droit à une seconde chance, pour faire le bien autour d’eux. Aujourd’hui, je peux dire que mon cœur est libéré, que je leur ai pardonné et même que je les aime.

Comment y êtes-vous parvenue?

Pardonner reste quelque chose d’extrêmement difficile. C’est un exercice à répéter tous les jours. Alors chaque jour je prie, et chaque jour c’est un peu plus facile. Mais il faut de la patience et de la persévérance pour que peu à peu la haine s’en aille. Bien sûr, je rencontre encore des problèmes dans ma vie, je n’en suis pas surprise. Je ne peux pas contrôler ce qui m’arrive, ni les circonstances, mais je peux contrôler la façon dont j’y réponds.

Aujourd’hui, votre âme est apaisée. Qu’en est-il de votre corps?

Mon corps est un miracle. Mes brûlures ont été causées par le napalm. J’ai subi dix-sept interventions de greffes de peau. Et ces quatre dernières années, j’ai subi onze interventions au laser. Et je devrai encore en faire. Mes cicatrices sont épaisses. Ma peau est quatre à cinq fois plus épaisse que la vôtre. La circulation sanguine est donc obstruée par endroits. La thérapie au laser consiste à rebrûler la peau en creusant des micropuits dans les tissus cicatriciels pour y faire circuler le sang, là où il ne passait plus depuis mon enfance. Oui, mes cicatrices me font encore mal. Je suis comme un bout de viande sur un barbecue. C’est ma seule douleur aujourd’hui et elle va mieux qu’il y a plusieurs années.

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