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Pages à la plage

Sélection de quelques bons plans livresques.

«Au bord de la terre glacée» Eowyn Ivey
«Au bord de la terre glacée» Eowyn Ivey

ROMAN NOIR

Kesey, Bass, voire Harrison… Emily Ruskovich griffe un premier roman de l’ADN des chantres américains de la nature sauvage. À commencer par la fibre même de la psyché humaine. Son récit se vrille sur l’énigme d’une mère infanticide. En été, lors d’une banale escapade en forêt, Jenny a soudain tué May, 6 ans, qui jouait avec sa sœur. Depuis cette folie, le père, Wade, s’est remarié avec Ann. La jeune femme, loin d’être effrayée par ce passé morbide, semble au contraire éprise des zones sombres qui pèsent sur ce clan. Courant de 1973 à 2025, le drame se dévoile en zigzags narratifs. À chaque contour de ce périple sinueux au pays de la névrose se matérialise un indice. Qui s’estompe déjà dans une brume stylistique d’images, de sonorités, d’odeurs même. Des maîtres de la littérature qui ancre cette Amérique des dernières frontières, Emily Ruskovich, native de l’Idaho, a retenu l’immense leçon. Ne se fier qu’aux signes infimes du ciel.

«Idaho» Emily Ruskovich Ed. Gallmeister, 360 p.

AVENTURE

Originaire d’Alaska, Eowyn Ivey connaît le pouvoir du conte et envoûte avec des destins entrelacés en 1885. Un explorateur, le colonel Allen Forrester, consigne son périple pour son épouse, Sophie, qui, enceinte, est restée à Vancouver. De lettres en croquis, photographies ou extraits de journaux, un monde imaginaire se construit dans ces terres extrêmes qui bordent la rivière Wolverine. La jeune écrivaine porte un prénom qui salue J. R. R. Tolkien, sans doute lui a-t-il conféré ce sens épique, ample et poétique du récit. Une conversation tacite s’organise entre ses héros, Mrs et Mr Forrester, l’une sédentaire, obligée, dans l’attente, l’autre au grand large, sur le qui-vive, anxieux du dégel qui déchaîne la rivière. Entre la vie et la mort, l’homme et l’animal, se greffent les paysages à la sauvagerie étourdissante. Et pourtant, dit l’Américaine, elle a imaginé cette «terra incognita» d’un autre temps, histoire d’en comprendre les mécanismes. Grisant.

«Au bord de la terre glacée» Eowyn Ivey Éd. Fleuve Noir, 535 p.

POLAR

Expert de la prose fleurie du Sicilien Andrea Camilleri, Serge Quadruppani sait combien la petite musique de sa langue importe, arc-boutée entre l’italien officiel, l’italien «sicilianisé» et le pur dialecte. Ce parfum, dopé encore par des notes locales sur la gastronomie ou le climat, explique le succès d’intrigues plus rocambolesques que saisissantes. «S’arappeler» comment «pincent» les héros du jovial écrivain, prend alors toute sa mesure dans une épaisseur quasi tactile. Fort prolixe, Camilleri, 92 ans, dicte ses œuvres tous les matins durant 3 heures. Cet été l’offre sous deux visages. «Nid de vipères» remonte à 2008, un polar sur lequel il dit avoir peiné, tant la thématique de l’inceste le troublait. Le Commissaire Montalbano plonge dans un épisode si sombre qu’un homme y est trucidé à double reprise. Écrit en 2010, «Noli me tangere» met en scène un autre commissaire, le subtil Maurizi, aux éditions Métailié, avec un mystère plus romantique.

«Nid de vipères» Andrea Camilleri Ed. Fleuve Noir, 238 p.

CLASSIQUE

Pour «restituer la terreur dans toute son immédiateté», la traductrice Josée Kamoun procède à des choix radicaux dans sa nouvelle version de «1984», la première depuis 70 ans. Ainsi, le Britannique George Orwell parlait la «novlangue» en Océania, désormais il s’exprime en «néoparler» en Océanie. Le totalitarisme subsiste, que décrit l’auteur militant avec une férocité qui valut à ce défenseur de la démocratie le label de «trotskiste enragé». Cette relecture entend rafraîchir la subversion originale de l’ouvrage publié en France en 1950, clarifier aussi des expressions. Au terme «Grand Frère», allusion au mentor soviétique, est préféré le désormais intégré «Big Brother». La «doublepensée», qui suggérait l’inversion des idées, est respectée jusque dans l’énoncé des slogans politiques. Désormais ramené au temps présent, le texte retrouve ses «tonalités lyriques et nostalgiques», une «dimension charnelle, quasi-biblique». De quoi relire Orwell.

«1984» George Orwell Ed. Gallimard, 370 p.

BANDE DESSINEE

Le vétéran Simsolo donnait corps à son Dr Radar radiophonique (1989), il y a 4 ans, grâce au dessinateur Frédéric Bazan. Au deuxième tome, l’inquiétant mégalo à la barbe griffonnée séduit toujours sous un trait aux terminaisons nerveuses comme actionnées par la folie. En à plats aussi tranchés de couleurs réduites, le savant laisse onduler ses rêves de psychopathe. Alors que les cases ordrées laissent croire à une fallacieuse sagesse, l’action bout, prête à exploser à la figure. Et la pellicule, nul cinéphile ne l’ignore, est un matériau fort inflammable. De zooms en panoramiques, Simsolo, féru d’Hitchcock et autres Mocky, et ici, surtout de Fassbinder, soigne ses effets dans l’Italie fasciste de Mussolini. Echo au cinéma expressioniste allemand, la démence guette et lui sous la lune menacante, d’autant qu’avec sa compagne sauvée de la guillotine, Radar y voit la rampe de lancement idéale pour détruire la Terre. A suivre.

"Dr Radar - T. 2" Noël Simsolo et Frédéric Bazan Ed. Dargaud, 72 p.

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