Pajak revendique ses splendeurs inactuelles

LivreLe dernier tome de son «Manifeste incertain» dessine le proche et le lointain.

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Les méandres du souvenir ne sont-ils que les fantômes du présent? La question, ou une autre qui lui ressemblerait, est récurrente chez Frédéric Pajak qui, dans le huitième volume de son «Manifeste incertain», s’abandonne une nouvelle fois aux errances de sa mémoire et à son obsession d’un temps qui ne parvient pas à effacer les scories de l’histoire, la sienne ou celle des autres, auteurs, pays, populations qui peuplent ses rêves.

Virtuosité de son art graphique

Sous-titré «Cartographie du souvenir», ce nouvel opus dérive et embrasse large. Après le très intime «Blessures» (vol. VI) et «L’immense poésie» (vol. VII) consacré à deux figures féminines de la poésie – Emily Dickinson et Marina Tsvetaïeva – et qui lui a valu le Goncourt de la biographie en juin dernier, l’auteur prolifique fait se rejoindre le personnel, le fictif et le littéraire dans ce tome qui ne saurait évidemment se passer de la virtuosité de son art graphique. Ses dessins d’une précision un peu charbonneuse rythment toujours ses récits, ses détours, en complétant de biais, presque allusivement, ce que son discours assène avec une clarté sans fioritures.

Le lecteur vaudois prendra assurément du plaisir aux pages où apparaissent le canton et son chef-lieu, occasion d’évoquer une sombre histoire familiale dont on ne préjugera pas du caractère autobiographique, mais qui ouvrent des vues et des paysages aisément reconnaissables, sans lien direct avec le texte. «Lorsque j’avais 16 ans, la ville ressemblait à une vaste alcôve: tout le monde couchait avec tout le monde, tout le monde savait tout de tout le monde. C’est d’ailleurs à Lausanne que j’ai entendu pour la première fois l’expression «tout le monde». C’est une ville cocon; ceux qui y sont nés ne s’en extirpent pas, ou rarement.»

Hors du cocon lausannois

Pajak fait évidemment partie de ceux qui se sont extraits de cette belle endormie, pas forcément pour régner à Paris mais plutôt pour vagabonder sur un globe qui lui offre des perspectives de fuite, des échappées hors d’un monde trop docile ou trop terne. Même ses nouveaux collages calligraphiques, abstractions défilant au gré de la relation de ses pérégrinations chinoises, expriment quelque chose du pays. Non seulement un aspect indicible ou intraduisible mais aussi une puissance sourde traduisant visuellement ce «système qui les (ndlr: les Chinois) assujettit et qui les empêche de toute initiative individuelle».

Dans les bibliothèques du passé

Au milieu de ses errances géographiques, le dessinateur-écrivain se cherche aussi des pairs, des compagnons inactuels qu’il va chercher dans les bibliothèques du passé, avec une prédilection marquée pour les proscrits, les détachés, tous ces solitaires opiniâtres qui taillent leur chemin sans demander de permission. Cette fois, il s’attarde sur Ernest Renan, penseur entré en histoire par la porte de la théologie mais plus encore sur Paul Léautaud, auteur rétif s’il en est et de la race à laquelle Pajak brûle d’appartenir. «Ce qu’il sait, dès sa jeunesse, c’est qu’il lui faut écrire pour aller au fond de lui-même, surtout si, en apparence, cela ne présente aucun intérêt. Ni personnages, ni décors, ni intrigues. C’est cette exigence qui l’amène à ne dépeindre qu’un seul homme: lui-même.»

Créé: 22.08.2019, 11h12

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Infobox

Manifeste incertain vol. VIII
«Cartographie du souvenir»


Frédéric Pajak

Éd. Noir sur Blanc, 280 p. (sortie le 22 août).

Frédéric Pajak sera présent au Livre sur les quais, à Morges, du 6 au 8 septembre.

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