Passer au contenu principal

Pamuk dope le spleen avec une folle énergie

En lutte avec la mélancolie générée par sa chère Istanbul, l’écrivain célèbre «Cette chose étrange en moi». De quoi se perdre dans le labyrinthe mental d’un guide impétueux.

Artiste de «la précision panoramique», Pamuk, 65 ans, fait d’Istanbul une «ville-monde».
Artiste de «la précision panoramique», Pamuk, 65 ans, fait d’Istanbul une «ville-monde».
DR

L’été s’achève à Istanbul. Fidèle à son rituel, Orhan Pamuk se sera baigné chaque jour dans le Bosphore. Pour l’écrivain, ces eaux relèvent d’un liquide amniotique tant la fusion avec ses origines imprègne son œuvre. Voir cette autre pièce à conviction, la réédition d’Istanbul, souvenirs d’une ville, un album photographique sépia conçu il y a dix ans. Son tout frais roman, Cette chose étrange en moi, déambule toujours dans la mémoire. Merveille de polyphonie vocale, il bruisse autour de Mevlut, vendeur de boza, boisson locale à base de millet fermenté. Campagnard en exil depuis les années soixante, ce héros piétonnier marchande ses lourds sacs d’héritage. Les tentacules de la métropole enserrent le marcheur, le confrontent à la modernité. Bientôt les tours arrogantes du progrès défieront les minarets, les voitures pollueront l’air ambré par le fleuve, la population grouillera vers la statistique effarante de quinze millions d’habitants.

Le colporteur n’en perd pas courage. Se lamenter, «c’est se détester et détester la ville». Lui rumine ses négociations avec une parentèle touffue, doit dealer avec une clientèle exigeante, mafieuse parfois. A l’occasion, cet homme doux se laisse aller à rêver de la femme aimée. Le Musée de l’Innocence n’a pas encore été inventé par l’écrivain Pamuk. Comme le philtre à peine alcoolisé de son héros, ses phrases possèdent un pouvoir d’évocation aussi ouvragé qu’une mosaïque d’un palais ottoman. Pourtant, au vu de l’état de siège imposé en Turquie, la presse ne semble plus s’intéresser au styliste Pamuk qu’en tant qu’opposant au régime totalitaire du président Recep Tayyip Erdogan.

«La pire des punitions, ce sont les questions politiques que les journalistes me posent»

Sacré Prix Nobel en 2006, le sexagénaire se refuse, bien sûr, à escamoter les dizaines de journalistes emprisonnés, les milliers de citoyens bafoués pour avoir réclamé la liberté d’expression. En août dernier, le site Wikipédia était fermé, exemple au hasard de répressions quotidiennes. Fin stratège, Pamuk sait les manœuvres, dénonce l’inertie des démocraties européennes, soucieuses de s’éviter d’intempestives vagues migratoires, rend compte de la géopolitique mouvante. Son vendeur de boza ressemble fort à ces citoyens turcs modestes qui ont propulsé les islamistes au pouvoir. Le romancier censuré en son pays, menacé d’arrestation il y a dix ans, fantasme néanmoins. «La pire des punitions que le gouvernement turc m’a infligée, ce sont les questions politiques que les journalistes me posent, confie-t-il dans Les Cahiers de l’Herne (voir encadré).» Lui qui porte un increvable optimisme en bandoulière, se méfie des râleurs compulsifs. Mais là, il y a urgence à se faire violence.

De toute façon, la dualité, de l’Orient à l’Occident, de la fiction romanesque à l’histoire factuelle, domine une œuvre inclassable. Ainsi du tour joué par le destin à notre vendeur de boza. Tombé amoureux d’une inconnue à un mariage, il la courtise par correspondance. Au moment de conclure, Mevlut réalise sa méprise, il a séduit la sœur de l’élue. Paradoxe, et ils abondent ici, Rayiha deviendra au fil des années, la seule et unique femme de sa vie. Autre conjugaison inattendue de ce roman, Othar Pamuk appartient à la caste des Turcs blancs, ces intellectuels bourgeois mais se passionne pour la classe ouvrière. Les femmes jacassent dans les alcôves et les cuisines. Les hommes paradent en macho. L’auteur avoue avoir passé six ans à épier les commères et les affairistes, traquant le marchand de poule, le politicien en quête de supporters. Lettré nuancé, Pamuk définit sa technique par la formule de Tolstoï, l’art de la précision panoramique.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.