Pascale Kramer ausculte avec finesse une famille bourgeoise minée par l’alcoolisme

LittératureDans "Une famille", la romancière suisse observe avec acuité et tendresse comment l’addiction d’un fils bouleverse le destin d’une tribu.

Pascale Kramer explore dans son dixième roman comment une addiction bouleverse la vie d’une famille bourgeoise recomposée.

Pascale Kramer explore dans son dixième roman comment une addiction bouleverse la vie d’une famille bourgeoise recomposée. Image: DAVID IGNASZEWSKI/KOBOY/Flammarion

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La famille semble être la grande affaire de Pascale Kramer. La romancière née à Genève en 1961, grandie à Lausanne et installée depuis bientôt quarante ans à Paris l’a abordée sous de multiples angles. Dans le récent Autopsie d’un père (2016), elle explorait le retour d’une femme chez son géniteur, un médiatique intellectuel de gauche qui a fini par se donner la mort, après avoir été ostracisé suite à une prise de position xénophobe. Dans L’implacable brutalité du réveil (2009), évocation sans fard d’une jeune mère qui se découvre sans amour maternel, elle évoquait «cet acte absolu de donner la vie». Une famille en imagine les conséquences lorsque l’un des enfants dysfonctionne.

Le roman décrit admirablement comment l’addiction du fils aîné va faire dérailler la mécanique intime de toute une famille, pourtant très unie. Ce qui apparaît d’abord comme une simple faille au sein de cette smala bourgeoise se révèle au fil de la narration comme une monumentale sortie de route. Au fil d’une narration adoptant successivement le point de vue de cinq personnages – dans le désordre, la mère, le beau-père et les trois enfants du couple –, l’auteure excelle à faire ressortir les enjeux pour chacun, posant sur eux un regard tendre mais sans complaisance.

Romain, fils d’une première union de Danielle, présente dès l’adolescence un alcoolisme bientôt destructeur, pour lui et son entourage. Un jour, il ne réapparaît pas à son travail et demeure introuvable, ce qui annonce une nouvelle rechute. Reviennent alors comme un boomerang les épreuves endurées. Danielle, la mère, sait déjà qu’elle tentera tout pour son fils. Olivier, son mari, se demande s’il va arriver à faire face une fois encore. Lou, la fille aînée qui vient d’accoucher, se retrouve face à un choix difficile, qui la met en porte-à-faux avec son mari. Mathilde, la cadette, revenue d’Espagne pour voir le bébé de sa sœur, reprend la route du sud lorsqu’elle apprend la rechute de cet aîné si drôle, si tendre et si aimé de tous. Car elle non plus ne sait plus comment composer avec cette réalité. Comment recommencer comme durant toutes ces années où «il avait fallu tout supporter de lui, y compris sa sournoiserie à les voler, même eux, ses frères et sœurs… C’était pendant ses soi-disant années de fac, à l’époque où toute son intelligence n’était plus au service que de sa propre perte.»

Quant à Edouard, l’autre fils, c’est le seul qui ait perçu la véritable ampleur de la déchéance de son demi-frère, lorsqu’il l’a retrouvé dans la rue, n’ayant même pas la force de se relever. Tous ont tenté de l’aider, à leur façon. Mais peut-on empêcher quelqu’un de se détruire?

Des personnes luttant avec leurs démons, Pascale Kramer en a vu beaucoup lors des dix-huit mois qu’elle a choisi de passer dans un foyer d’accueil pour SDF. Elle en témoigne dans Chronique d’un lieu en partage (2017). «Quand on vit à Paris, on croise ces gens-là et on ne peut pas en faire abstraction, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu aller voir dans ce foyer ce qu’il y avait derrière.»

«Comme sortis de leur humanité»

Elle y a rencontré des gens intelligents, adorables, mais détruits jusqu’à la moelle par leur addiction. Des personnes qu’on pourrait croire «sorties de leur humanité». Mais «il y a toujours quelqu’un derrière. J’ai vu un homme pleurer de se voir ivre. S’ils sont abstinents pendant deux ans, l’entourage trouve ça génial, mais pour eux, qu’est-ce que ce temps si court par rapport à toute une vie encore à vivre? C’est difficile pour eux de se retrouver, sobres, face à tout ce qu’ils ont raté, mais aussi de répondre aux attentes des proches, d’où la tentation de fuir.»

Chez Pascale Kramer, les fils tissés révèlent les nuances, la trame romanesque épouse la complexité du réel. Il n’est donc pas question ici de déterminisme social. Romain a toujours été entouré par une famille aimante, y compris par un beau-père exemplaire: «J’avais envie de mettre en scène des gens bons. Mais c’est vrai, c’est un peu l’échec de la bienveillance, et de ce modèle bourgeois, avec des gens très cantonnés dans des rôles, comme le père de famille parfait. Personne n’est à l’abri.»

Créé: 21.03.2018, 08h58

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