«Passage d’une ombre»

HistoireRedécouvrez la nouvelle publiée le 3 décembre 1990 dans les pages de «24 heures». Celle-ci inspire aujourd’hui le titre du recueil d’inédits, édité chez Grasset.

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Jacques Chessex

Une corneille se pose pattes en avant, boule noire à reflets bleus, on dirait une grosse gentiane luisante dans la dernière herbe. Un œuf sombre, aussi. Lourd, hérissé et plein d’air. Herbe jaune, rase, les vaches ont passé il y a dix jours, il a fallu les rentrer plus tôt qu’à l’ordinaire à cause de la pluie glacée. Le brouillard vient tôt cette année, avec des moments de soleil, vers midi, le ciel a son bleu intense, les dernières feuilles roses des trembles brillent à l’orée. C’est l’été de la Saint-Martin.

— Mais l’hiver est là, prononce quelqu’un. Dire qu’il y a deux mois qu’il est mort.

La veuve ne répond pas. C’est ainsi depuis deux mois. Elle n’a pas pleuré devant le corps, elle l’a habillé seule, les deux filles et les voisins étaient parqués au fond de la pièce aux plantes vertes, elle n’a pas pleuré, les femmes l’ont raconté partout. Elles ont bien fait.

Elle n’a pas pleuré non plus quand les Pompes funèbres l’ont mis en bière, pas pleuré une goutte quand on l’a emporté pour le culte. Au culte non plus elle n’a pas eu une larme, pas même un moment d’abandon ou de faiblesse. D’autres pleuraient, les deux filles, la parenté, et même des amis du mort. Elle, rien. Pas une larme. Ensuite elle a serré des mains, rendu les compliments, aidé à servir le thé et les bricelets, toujours pas trace de chagrin, on aurait dit qu’elle faisait son travail de n’importe quel jour. Il y a eu des étonnements et des murmures. Ça se comprend.

Aujourd’hui on est tous autour d’elle parce que c’est dimanche, on est venu lui faire visite comme d’habitude. Elle est assise au centre du cercle, au salon, sous la pendule noire incrustée de nacre. Elle se tait. On la regarde. De temps en temps elle sourit, elle décroise et recroise ses mains rondes sur son ventre.

Quelqu’un ouvre une bouteille.

— Dire qu’il y a deux mois qu’il est mort.

— On ne voit pas les jours passer, dit le pasteur. Ce vin est très bon. Il l’avait mis en bouteille lui-même, n’est-ce pas? Je m’en souviens parfaitement. Je passais devant la cave, une fin d’après-midi, il m’avait appelé et nous avions bu un verre sur le tonneau.

La nacre de la pendule luit au soleil, il fait chaud, une grosse mouche bredouille des ailes contre la vitre, comme en été.

— Bientôt midi, dit le pasteur. Je vais vous laisser. C’est quand même dur, cette solitude. Vous savez que nous prions pour vous. Nous n’avons pas cessé de prier pour vous depuis qu’il nous a quittés…

— Il ne nous a pas quittés, dit tranquillement la vieille femme assise.

Maintenant on l’embrasse, on serre ses mains rondes, midi sonne dans l’air froid, la veuve se tient sur son seuil, cligne de l’œil à la lumière en regardant une corneille tournoyer sur le talus.

On se sépare, on va remonter dans les voitures.

— Regardez, crie la veuve, montrant du doigt le passage de l’oiseau dans l’herbe jaune qui frise au vent. Regardez, il n’est pas parti! Il est là! Je vous disais bien. À chaque instant, quand je veux, je le repère à son ombre.

Créé: 21.09.2019, 08h25

Critique

Dernières nouvelles de la mort et des petites culottes
Sous le titre de «Passage de l’ombre» - texte initialement paru dans «24 heures» - un recueil de 17 nouvelles partiellement inédites sort chez Grasset

Jacques Chessex a excessivement bien ordonné sa postérité lors de la remise de ses archives à Berne et il ne faut donc pas s’attendre à de multiples surprises éditoriales posthumes. Après le roman «Hosanna» a paru en 2013, le recueil de nouvelles «Passage de l’ombre» qui sort à l’occasion des dix ans de sa mort devrait mettre le point final aux inédits de l’écrivain vaudois, même si le «mantra blues» ou «complainte du bayou», signalé par ses fils en février dernier, attise la curiosité, sans s’inquiéter pour son usage litanique du mot «nègre».

Parmi les 17 nouvelles, seules 8 d’entre elles n’ont jamais paru, les autres ont été publiées par des revues, des journaux – celle qui donne son titre au recueil dans «24 heures» en 1980 (lire ci-contre) – et «L’Adoration» avait donné lieu à un tirage avec des images de Pietro Sarto hors commerce en 2004. Les formes sont très courtes avec des textes dépassant rarement les cinq-six pages. Ils relèvent grosso modo de deux sortes. La première, plutôt heureuse dans ce cadre posthume, ressort de la variation autour de l’au-delà du monde sensible et volète dans des nuées funèbres. Ouvrant le volume, «La pluie des collines» glisse avec subtilité et un léger clapotis dans ce registre mortuaire. L’ascèse d’«Un élu trop lourd» participe elle aussi de cette attention à la mort, en équilibre entre effroi, fascination et acceptation.

Mais trop nombreuses sont les nouvelles appartenant à une tout autre obsession qui, elle aussi souvent associée à des aspects spirituels ou morbides, trahit surtout l’attraction de l’auteur pour les petites culottes, les suçages gourmands et rédempteurs, ou pour des punitions au sadomasochisme de crypte ou d’hôpital psychiatrique. Cette insistance n’est pas du meilleur effet d’autant qu’elle n’ouvre que rarement sur une autre perspective que celle consistant à croiser chair et esprit, interdit et élévation, individu et société. Des oppositions fatigantes, trop faciles, qui laissent l’écrivain seul face à ses concupiscences diversement épicées de spiritualité. «Passage de l’ombre» se pose en précipité d’un Chessex fin XXe, la croupe trempant dans le bénitier. Après l’audace et avant sa vampirisation de l’histoire. Boris Senff

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