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Paul Auster se met en quatre

De retour aux affaires, le New-Yorkais se démultiplie dans «4321». Ou quatre versions de l’homme qu’il aurait pu être.

A 70 ans, Paul Auster puise toujours dans son propre fonds de commerce, sa vie.
A 70 ans, Paul Auster puise toujours dans son propre fonds de commerce, sa vie.
AFP

Paul Auster pourrait poser en caricature de l’intello new-yorkais. Pour l’anecdote, il noircit depuis toujours le ruban d’une antique Olivetti Lettera mécanique. L’objet lui inspira même un essai dans les années 2000, quand il toucha le fond du désenchantement littéraire. Pour tout dire, le dandy aux pupilles ténébreuses reste aussi vintage que sa machine à écrire et incarna même la «coolitude» artistique absolue dans une publicité Gap. Par bonheur, il écrit aussi. Ces jours, 4321 le propulse vers des sommets désertés depuis trop longtemps. Il y renoue avec ses chères autobiographies romanesques. Surtout, il y met les formes, s’abandonne au genre du «Et si…» sur plus de mille pages via quatre avatars. Ces versions d’Archibald Ferguson, né en mars 1947, quelques jours après l’auteur, déploient le vaste potentiel des hasards et des coïncidences. Même si des constantes demeurent: tous les Archie toucheront à l’écriture, s’énamoureront d’Amy Schnei­derman, se passionneront pour le baseball, la politique, le cinéma, la littérature et le sexe.

De passage à Paris, ville que l’Américain vénère comme dans une comédie musicale de George Gershwin, Paul Auster, plutôt boudé sur ses dernières productions, savoure ces jours le plaisir retrouvé des éloges. Et pour cause. Il y a du tour de force dans son pavé qui, avec une fluidité musicienne, mixe les voix des clones et organise un chœur d’harmonies paradoxales. Comme le burlesque Harold Lloyd, un héros perd quelques doigts de la main. Les autres pas. Un Archie Ferguson grandit dans la soie mais hait son père jugé vil businessman, un autre tire la corde par les deux bouts en orphelin précoce. L’un sera bisexuel, l’autre gay. Un troisième ne grandira pas du tout. D’ailleurs, aucun ne vieillit vraiment, l’action se concentrant sur les années 60, le Vietnam etc. Le romancier aurait pu tirer de ses options matière à disserter sur l’inné et l’acquis. Intrigué par la résonance de ces personnalités jumelles, il oriente 4321 vers une parabole plus universelle qu’une statue égotique.

Ainsi, dans ses déclarations à la presse, le chroniqueur renâcle-t-il à s’identifier à ses protagonistes. Comme dans son récit, il a été traumatisé par un pote de classe frappé par la foudre sous ses yeux. Il a vécu une fin de match apocalyptique où la foule entendait lyncher l’équipe victorieuse contre toute attente. Ou encore expérimenté la bohème à Paris dans une chambre de bonne. Mais ces Archie Ferguson, même en quatre exemplaires, répète le romancier, ne forment pas une vie, pas la sienne en tout cas. Au contraire de contemporains qui cèdent au fleuve du journal intime, du Scandinave Karl Ove Knausgaard à l’Italienne Elena Ferrante, Auster tire la formule vers le Rashomon d’Akira Kurosawa. Chaque Archie relit l’histoire américaine sous son angle.

Au-delà, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, 4321 s’appuie sur le corpus austère. Les allusions se matérialisent en points précis. Les aficionados s’amuseront à plonger dans le bottin mondain des patronymes, reconnaissant ici le Marco Stanley Fogg de Moon Palace, là le Peter Aaron de Léviathan. Dans le flot des occurrences viennent encore des titres. Ainsi de sa pièce de théâtre Laurel et Hardy vont au paradis, écho au premier roman écrit par un des Archie Ferguson, Laurel et Hardy m’ont sauvé la vie.

Flirte comme un Woody Allen

Dans ses textes, l’écrivain flirte comme un Woody Allen à la postadolescence jazzy sous les ponts de Brooklyn, se fait des films qui discutent des mérites de Truffaut et de Godard avant de s’accorder sur Bergman, ou disserte sur la politique américaine avec la componction d’un Philip Roth. Sa vie lui sert de fonds de commerce où il puise depuis ses débuts, remontant à la veine de son sexe pour y aiguillonner ses idéaux.

Dans 4321, les listes ne manquent pas, rappelant avec la séduction mélancolique de Manhattan les avantages de la condition humaine. À plusieurs reprises, Auster évoque une machination divine qui dépasserait les mortels. Ainsi d’un Ferguson dont les jours seront comptés. «Par bonheur il n’était pas au courant du plan cruel que les dieux avaient prévu pour lui. Par bonheur il ne savait pas que sa vie était destinée à occuper un paragraphe aussi court dans Le livre de la vie terrestre et il continua donc à vivre comme s’il avait des milliers de lendemains devant lui et non trois cent quatre seulement.»

Avec un humour ironique, l’écrivain ne cache jamais les misères de la page blanche. Il sait aussi se consoler de cette pratique quasi sadomasochiste en jouant au démiurge. Seule énigme résistante, le titre. 4321… zéro? Le décompte peut évoquer le starter d’un 100 mètres aux Jeux olympiques, l’envol d’une navette spatiale à cap Canaveral. Ou l’éventail infini des possibilités humaines qui s’agite dans un vide sidéral. Et de citer Beckett. «Échoue encore. Échoue mieux.»

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