La poésie devrait «habiter le monde»

LittératureEn même temps que paraît un nouveau livre d’Yves Bonnefoy, une anthologie nous réenchante en nous engageant à suivre la boussole des plus grands poètes.

Le poète Yves Bonnefoy en décembre 2013.

Le poète Yves Bonnefoy en décembre 2013. Image: Getty Images

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Notre France bien-aimée, plus que la plupart des nations occidentales, vit actuellement une période tourmentée: attentats terroristes, grèves syndicales, casseurs taguant des hôpitaux, etc. Elle rumine le sentiment qu’elle est en perte d’elle-même. Que ses élus naviguent à vue, soumis à un marché financier qui fluctue à son gré. Elle n’en demeure pas moins un phare culturel de premier plan, admiré par toute la planète.

Or, voilà des décennies que, dans le domaine littéraire, les éditeurs parisiens privilégient, pour des raisons de rentabilité, la publication de romans «goncourables» et négligent la poésie. Même si, en France, tous les grands écrivains, y compris les romanciers, ont été des poètes. Et c’est justement un auteur de romans, Frédéric Brun, qui appelle ses compatriotes à s’affranchir de leur désenchantement en relisant des réflexions sur l’acte poétique et son utilité publique. En introduction à un épais florilège de leurs paroles les plus éclairantes, qu’il a agencées en manifeste, il sonne cette cloche d’alarme: «Il faut que l’homme habite poétiquement ce monde, qu’il cesse de courir après la croissance pour retrouver l’essence de son existence. […] Il doit tenter d’exister avec le plus de réceptivité possible, en contemplant les beautés qui nous entourent, en s’en nourrissant, s’en inondant l’âme et les yeux, en essayant chaque jour de regarder plus attentivement le ciel, la mer, l’écume, les arbres, le sourire d’un enfant, avec les yeux et l’esprit du poète.»

«Tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, oublie l’homme le plus pratique, le poète le cueille, et par son art lui donne quelque valeur»

Le titre de ce manifeste ondoie comme une belle oriflamme: «Habiter poétiquement le monde» est une parole du poète germanique Hölderlin, tirée de ses Hymnes, dont le philosophe existentialiste Martin Heidegger salua aussi des visions non seulement lyriques mais concrètes. A cette lumière-là, une centaine d’autres auteurs, de tout pays, de toute époque et de toute langue, sont rassemblés. Notamment Novalis, Keats, Wordsworth, Hugo, George Sand, Poe, Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Proust, Breton, le Vaudois Jaccottet… Mais aussi des sociologues, des mathématiciens, dont le grand arithméticien berlinois August Wilhelm Grube: «La poésie fut créée en même temps que le monde.» Mais, selon le poète Pierre Jean Jouve, elle «ne peut appartenir à aucun système d’idée». Max Jacob, lui, voyait le poète moderne tel «le monde dans un homme». On peut aussi écouter Kenneth White, le penseur écossais établi en Bretagne depuis les années 1980. «Le poète, écrit-il, ne peut pas être mondain car il doit refuser le monde pour réintensifier son être…» Quant à Paul Valéry, il considérait sa fonction comme celle du «plus utilitaire des êtres; paresse, désespoir, accidents du langage, regards singuliers, - tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, oublie l’homme le plus pratique, le poète le cueille, et par son art lui donne quelque valeur». (Rhumbs).

Mise en question de sa propre créativité

Les poètes et les poétesses se prennent parfois pour des demi-dieux, mais n’en restent pas moins des hommes et des femmes soucieux d’un avenir meilleur pour l’humanité. Les plus puissants sont ceux qui s’interrogent sur leur propre créativité. C’est le cas d’Yves Bonnefoy, qui, à 92 ans, vient de publier au Mercure de France L’écharpe rouge, un essai de 264 pages où le poète français vivant le plus admiré dans le monde, et le plus souvent traduit, s’exerce à une autoanalyse, à une archéologie de son propre parcours en écriture. D’un recueil qu’il avait écrit en 1964, il donne une analyse d’une lucidité fascinante: «Je me fuyais dans les mots autant que je m’y cherchais: et il est temps maintenant, grand temps, que je me pose de vraies questions.» Pour la première fois, l’auteur des Planches courbes (2001) évoque prosaïquement sa vie, celle de ses parents… De son père, Elie, surtout, un ouvrier taiseux qui ne s’occupait que de ses locomotives, mais dont les silences furent pour le futur poète une initiation à une sagesse poétique: être avare de ses mots, c’est apprendre à se gouverner soi-même. Quelle belle leçon adressée aux politiques!

Il va sans dire qu’Yves Bonnefoy est en bonne place dans la constellation utopique de Frédéric Brun. (24 heures)

Créé: 19.06.2016, 19h00

Le livre



«Habiter poétiquement le monde»
Anthologie présentée
par Frédéric Brun
Poesis, 370 p.

L'émotivité intense, et pudique, de Pierre-Louis Matthey

En Suisse, les écrivains qui s’expriment en poèmes sont appréciés depuis la nuit des temps. Pour rappel ce Printemps de la poésie qui s’est déroulé en Romandie en mars dernier, sous l’égide d’Antonio Rodriguez. Et surtout la publication récente des œuvres complètes en cinq volumes de Pierre-Louis Matthey (1893-1970), que José-Flore Tappy a rigoureusement surveillées et pertinemment annotées aux Editions Empreintes. Ce poète délicat, fils de pasteur, fut tout à la fois un introverti protestant qui «dérangeait», un dandy doux qui dilapida son héritage en voyageant comme un nabab et jusqu’à une misère matérielle. Homosexuel pétri de culpabilité protestante, il laissa en 1920 dans un recueil chargé d’une très belle émotion endeuillée des poèmes où il pleure, avec des larmes pudiquement ravalées, la mort d’un ami. Précédé par «Semaines de passion» (1919),
«Même Sang» (1920) poursuivait un premier cycle consacré aux tumultes du moi. C’est le livre d’un amour, et d’une âme meurtrie par la mort de l’être aimé. Dramaturgie rigoureuse de treize poèmes chargés d’une émotivité intense, mis en scène sur la page de manière spectaculaire et loin de toute sentimentalité.

Le texte frappe par sa construction presque théâtrale. Pour les rééditions qui suivront, Pierre-Louis Matthey atténuera profondément la violence première de ces poèmes, pour les plier à une nouvelle esthétique, plus distanciée.

L’histoire de ce recueil, ses métamorphoses incessantes à travers les années, sa trajectoire mouvementée témoignent de manière exemplaire des tourments d’un auteur et de la généalogie d’une œuvre à l’échelle d’une vie.



«Même sang -
Poésies complètes III»

Pierre-Louis Matthey
Empreintes, 188 p.

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