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Putain de sort, de langue et de cinéma

«La vérité sort de la bouche du cheval», de Meryem Alaoui, donne la parole à une prostituée marocaine.

Le cinéma a récemment abordé à plusieurs reprises la question sensible de la prostitution au Maroc. Un sujet tabou dans un pays régi par l’islam, comme en attestait la polémique suscitée par le film «Much Loved», de Nabil Ayouch, en 2015. Sans remonter jusqu’à «Prostitution», de Pierre Guyotat, qui plongeait dans le stupre algérien en 1975, la littérature peut aussi s’en emparer, comme le démontre le récent «La vérité sort de la bouche du cheval», de Meryem Alaoui.

L’intérêt de ce premier roman n’est pas tant de rompre le silence sur une thématique qui serait presque devenue à la mode que dans sa capacité à donner une voix singulière à son héroïne, cette Jmiaa, de Casablanca, qui aligne les bières et les clients en cherchant tant bien que mal à préserver sa fille. Mieux que de longues descriptions sociologisantes, une langue simple et rude dresse le portrait d’un milieu sans fioritures, d’une vulgarité interlope mais non sans fulgurances.

«Celui qui veut que tu l’engloutisses, et qui s’accroche à ta nuque comme s’il ne restait qu’elle sur terre. De l’océan déchaîné où il se débat, il t’étouffe dans sa chair flasque et veut que tu boives la tasse pour lui. Dans son naufrage, tu es un radeau. Ni chair ni sang ni foie. Ramené à terre, il te laisse sur la berge saumâtre – écumante et sale. Et la marée te reprend.»

Retenue dans la première liste du Goncourt 2018, Meryem Alaoui a probablement trouvé l’audace de publier son roman parce qu’elle a désormais quitté sa Casablanca natale pour s’établir à New York. Mais, une fois de plus, ce n’est pas le courage qui impressionne chez elle, mais cette capacité à coller à la pensée de son personnage, à traquer ses colères, ses abattements et ses espoirs candides dans une langue qui emprunte parfois passablement à l’oralité, mais toujours au gré d’une transposition à l’écrit qui fait mouche, maintient l’illusion de rester au plus près du quotidien peu reluisant de cette femme de mauvaise vie, qui en cherche une meilleure.

Les aléas de ses déboires conduisent d’ailleurs Jmiaa à trouver une échappatoire du côté du cinéma grâce à la rencontre impromptue de «Bouche de cheval», une réalisatrice qui prépare son premier long-métrage. Le roman penche alors un peu du côté du conte de fées, mais sans perdre ni en rugosité ni en pâte humaine. Il faudra attendre pour voir si Meryem Alaoui parviendra à appliquer cette aptitude à «donner de la voix» à d’autres milieux, d’autres protagonistes. Si tel devait être le cas, ses romans pourraient prendre une amplitude inédite dans un milieu littéraire francophone trop épris d’un style scriptural pour jouer d’une oralité féconde, comme y excellent certains jeunes auteurs suédois par exemple, à l’instar d’un Jonas Hassen Khemiri – d’origine tunisienne!

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