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«Je raconte l'enfer d'une société qui existe déjà»

Après avoir tracé sa route en Patagonie, Sandrine Collette essuie «Les larmes noires sur la terre», roman d’une apocalypse toute proche.

Sandrine Collette, 46 ans, percute l’époque avec «Les larmes noires…» «C’est sans doute mon roman le plus personnel. Comme si j’avais soudain découvert que les réponses sont toujours autour de nous»
Sandrine Collette, 46 ans, percute l’époque avec «Les larmes noires…» «C’est sans doute mon roman le plus personnel. Comme si j’avais soudain découvert que les réponses sont toujours autour de nous»
DENOËL/LDD

Son allure de provinciale tranquille cache à peine l’un des écrivains les plus excentriques du moment. Au quatrième roman toujours très noir, Sandrine Collette confirme un talent singulier. «A cheval entre les genres», sourit la cavalière, qui se consacre à l’art équestre dans le Morvan. Après des thrillers qui puisaient dans les grands espaces un tonus extravagant, Les larmes noires sur la terre semblent rompre les habitudes de cette universitaire émérite, diplômée en philo et en sciences po. Ainsi, là où se creusaient des solitudes exacerbées par des paysages arides, la blonde quadragénaire célèbre la solidarité féminine contre l’injustice sociale. Un môme sur les bras, Moe, splendeur exotique des îles, échoue en métropole. Dans «la Casse», bidonville de réfugiés logés dans des bagnoles pourries et contrôlé par l’Etat, la brune, larguée, rançonnée, exploitée, survit grâce à cinq autres esclaves du système. Telles des Shéhérazades miraculées, elles déroulent leur destin. Sandrine Collette aussi semble batailler à perdre haleine pour retenir l’attention en dépit des clichés qui menacent. Son épopée logée à l’arrière de vilaines banquettes trouvera sa belle étoile.

Pourquoi ne pas donner de date précise à une intrigue qui, d’après les maigres indications, pourrait suggérer les années 2030?

Je m’y suis refusée pour échapper à l’étiquette de roman d’anticipation, de SF. Je fuis les catégorisations, réductrices par définition. Tant pis si je suis la bête noire des libraires qui ne savent jamais où me ranger. Au-delà, par déduction, l’action peut se situer d’ici à une dizaine d’années, même si j’ai tenu à laisser l’époque flottante. Nous sommes au seuil de la réalité, demain ou dans vingt ans.

Comme au bord du volcan, pour dévisager l’apocalypse?

Ce n’est même plus du pessimisme prophétique. Des gens qui dorment dans leur voiture, des camps de réfugiés, c’est en soi du déjà-vu!

Avez-vous d’ailleurs craint de sombrer dans le misérabilisme?

Oh oui, au point de me forcer à une vigilance constante face au mélo potentiel, à la lourdeur tragique. Dans ce roman de souffrance, ce qui m’a sauvée, c’est de m’appuyer sur ces filles, ces femmes qui se tenaient entre elles et m’offraient une piste solide.

Vos héros précédents pouvaient sembler désincarnés. Tout le contraire ici.

Je suis partie d’une réflexion toute bête: d’un même événement, vous aurez autant de versions certifiées authentiques que de témoins. La réalité ne se présente jamais de manière monolithique, ses perceptions varient sous les regards.

D’où, forcément, une remise en question?

Oui, ce qui paraît une injustice totale pour l’un s’expliquera pour l’autre.

Autre constat: tout groupe, même soudé, finit par requérir des règles.

Je l’ai découvert aussi. Sinon le microcosme, quel qu’il soit, retourne à un état de territoire sauvage occupé par des chiens fous. Le «tout en vrac», c’est aussi le «tout fout le camp». A travers le personnage d’Ada la Vieille, qui impose sa loi, j’ai essayé aussi de montrer que cet ordre précaire a nécessité des sacrifices et des compromissions.

D’où viennent d’ailleurs ces héroïnes, Jaja la Guerrière, Nini Peau-de-Chien, la Poule ou Marie-Thé la Douce?

Je guette sans cesse les idées. Ecrire ne me pose pas trop de problèmes mais les idées… ce n’est jamais évident pour moi. Dès qu’une proposition me passe par la tête, je la note. Dans le cas précis, je peux parler de «prêteurs de vie», dans le sens où mes personnages ont été inspirés par des gens réels. Je suis partie de situations vécues, qu’elles l’aient été de près ou de loin. Je me suis contentée de broder autour de ces êtres qui ont gravité dans ma vie. En ce sens, c’est sans doute mon roman le plus personnel par ces incursions dans l’intime. Comme si j’avais soudain découvert que les réponses sont toujours autour de nous, qu’il suffisait de les voir.

Est-ce le privilège de la maturité?

J’y vois surtout un de mes travers. Déjà à l’école, quand il fallait donner une rédaction sur une passion vécue, j’étais très mauvaise! Longtemps, j’ai peiné à parler de ce qui m’était proche, les chevaux par exemple, autour desquels je redoutais d’accumuler des clichés de beauté, de caresses, etc. Ou des gens dont je parlais avec distance de crainte de les déshabiller, de les utiliser.

Quatre romans depuis vos débuts en 2013… Vous devez commencer à vous connaître.

Oui, je me prends à lister mes TOC littéraires! Je me sais attirée par les affaires de famille, folie, fratrie, enfermement… Même en changeant les angles, je reste dans cette gamme. Au fond, parce que j’ai rongé mon frein durant vingt ans avant d’oser me lancer en écriture, j’ai parfois l’impression de bouillonner! Souvent, ce qui me tient la journée, c’est simplement le plaisir de savoir que, le soir, je vais pouvoir écrire. Je n’ai jamais été dans l’exorcisme, même si mes romans poussent à s’interroger sur mes cauchemars.

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