La réédition des pamphlets antisémites de Céline est reportée sine die par Gallimard

PolémiqueFace à l’hostilité des réactions, la maison d’édition parisienne suspend son projet.

Louis-Ferdinand Céline

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«Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l’envisager sereinement.» Par ce texte envoyé à l’AFP (Agence France Presse) et repris jeudi après-midi notamment par LeMonde.fr et par LeFigaro.fr, Antoine Gallimard jette l’éponge.

Le patron de la célèbre maison d’édition parisienne ne donnera pas suite, pour le moment du moins, à son souhait de publier, au printemps de cette année, «une édition critique, sans complaisance aucune» de trois textes polémiques de Louis-Ferdinand Céline: Bagatelles pour un massacre, publié en 1937, L’École des cadavres, l’année suivante, et Les Beaux Draps, paru pendant l’Occupation, en 1941.

Il faut dire que son projet a soulevé de très vives protestations ces derniers jours. Certains auteurs de la maison, sans avoir pris parti publiquement, ont manifesté leur mécontentement avec force auprès d’Antoine Gallimard. Pour le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), ces textes sont «une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste». Son président, Francis Kalifat, a appelé les Éditions Gallimard «à renoncer au projet de réédition de ces brûlots antisémites». Serge Klarsfeld, président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France, a réclamé pour sa part l’interdiction du volume et menacé l’éditeur de poursuites judiciaires.

Jusqu’à présent, ces pamphlets antisémites n’ont jamais été interdits en France. On peut en outre les consulter facilement sur Internet. Ils n’ont toutefois pas été réédités depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Louis-Ferdinand Céline puis sa veuve, Lucette Destouches, aujourd’hui âgée de 105 ans, s’y sont toujours opposés. Antoine Gallimard le concède, «les pamphlets de Céline appartiennent à l’histoire de l’antisémitisme français le plus infâme». «Je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette édition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes», a-t-il déclaré. Mais, a-t-il ajouté, «les condamner à la censure fait obstacle à la pleine mise en lumière de leurs racines et de leur portée idéologiques, et crée de la curiosité malsaine là où ne doit s’exercer que notre faculté de jugement».

Aussi le patron de Gallimard disait-il, dans un communiqué transmis à l’AFP le 20 décembre, vouloir s’inspirer de l’«édition critique» des pamphlets céliniens publiée au Québec en 2012 par la maison d’édition canadienne Éditions 8. Il assurait que le livre serait accompagné d’une analyse du professeur d’université Régis Tettamanzi et d’une préface signée de l’écrivain Pierre Assouline.

Pour Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, spécialistes de l’auteur de Voyage au bout de la nuit et coauteurs de l’ouvrage Céline, la race, le Juif, publié chez Fayard en février 2017, la caution intellectuelle de Régis Tettamanzi ne serait pas un gage absolu d’approche critique et éclairante. Dans une interview publiée sur le site du CRIF, Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff faisaient part à Marc Knobel de leurs doutes quant au projet d’Antoine Gallimard: «Il s’agirait simplement d’une reprise de l’édition faite à la va-vite par le professeur de littérature française Régis Tettamanzi (…) Il ne s’agit en aucune manière d’une véritable édition scientifique des pamphlets.»

Celle-ci exige, selon les deux auteurs, le travail d’une équipe pluridisciplinaire. «Ce sont les historiens, les sociologues et les philosophes qui doivent s’emparer de la question», afin de fournir au public «les outils requis pour une lecture non naïve de ces textes de combat chargés de haine et de mensonge».

De plus, Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff émettent les plus sérieux doutes quant au revirement qu’aurait opéré la veuve de Céline, très diminuée, en autorisant la réédition des trois textes polémiques. «Voilà qui est peu vraisemblable», assènent les auteurs de Céline, la race, le Juif.

Le projet d’Antoine Gallimard, s’il est un jour remis sur le métier, ne pourra faire l’économie ni des réactions courroucées ni des remarques fondées qu’il suscite. (24 heures)

Créé: 11.01.2018, 18h55

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