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Richard McGuire se réinvente «Ici»

Dans son époustouflant roman graphique, l'Américain démultiplie les mondes en chambre.

Et si vous pouviez serrer la main des gens qui habitèrent votre chambre à coucher il y a des années, siècles ou même millénaires? Ou mater ceux qui chasseront votre fantôme dans cent ans? Dans Ici, Richard McGuire dessine sa maison d’enfance, zoome sur le même coin de salon, avec fenêtre à gauche, cheminée à droite. Dans chaque double page explosent des bulles temporelles qui rebondissent entre elles. Ou pas. «Je ne matérialise pas la mémoire, sourit l’auteur, mais à travers l’histoire de mes parents, j’imagine l’icone de la maison idéale. J’en rêve encore, et comme dans toute fantasmagorie, ce n’est jamais parfait: il y a toujours cette porte, qui accède à une pièce dont vous ne soupçonniez pas l’existence.»

Ce roman graphique, conçu dès 1984, et enfin terminé, évoque les strates de conscience du film onirique de Christopher Nolan, Inception, ou la descente dans l’enfer typographique de La maison des feuilles, de Mark Z. Danielewski. Richard McGuire considère trop les auteurs de BD pour prétendre appartenir à leur famille. «Je n’ai pas cette dévotion au medium, soupire-t-il. Et puis, j’aime repartir à zéro. Les comics, c’est géant, mais le cinéma ou la musique aussi.» Et voilà comment l’artiste passe du dessin animé à une montre Swatch, d’une couverture du New Yorker au titre jazzy Capture avec son groupe Liquid Liquid, une des lignes de basse les plus reprises au monde. «En 2008, plus de 20 ans après la sortie, nous avons joué à Madison Square Garden devant 20’000 personnes, ça ne se refuse pas. Mais je refuse d’être piégé pour toujours!»

«Je ne suis pas bouddhiste mais... la vision du temps linéaire me semble peu pertinente, les cycles oui, sont plus crédibles»

Il suffit de retourner à l’inépuisable Ici pour sentir cette liberté viscérale qui le démange toujours, à 57 ans. «La vie me teste, ne cesse de me jouer des tours, et j’adore ça. Je ne suis pas bouddhiste mais... la vision du temps linéaire me semble peu pertinente, les cycles oui, sont beaucoup plus crédibles.» Ainsi, il n’oubliera jamais une expérience de jeunesse. «Tout mome, ma mère m’encourageait à découper les images de tableaux dans un magazine pour les coller dans un grand cahier. J’ai ainsi découvert les toiles de Vermeer mais celui que j’idôlatrais, c’était Modigliani. Ma mère m’emmena à une expo au MoMA, et évidemment, il a fallu que je touche avec les doigts. Ça m’a valu une monstrueuse réprimande du gardien mais qui valait la peine: cette idée de faire un avec une création ne m’a jamais quitté.»

L’homme d’«Ici» s’est imposé une règle, dérogation rare d’un esprit des plus souples: «J’étais décidé pour ce projet à minimiser les grands événements, agrandir les petits. Cela permet d’éviter le ton mélodramatique tout en garantissant une mise en valeur des épopées intimes». L’Apocalypse se réduit à un minuscule soleil mourant sur une télé miniature.

Sa vision permet aussi de zoomer sur un fait historique pour y déceler l’humain. Ainsi la venue du clan de Benjamin Franklin, Père fondateur des USA, dans la rue des McGuire, est traitée sous l’angle d’un père et un fils qui s’engueulent. «Il y a aussi des accidents heureux. Comme ce chat que j’avais dessiné «daté de 1989», donc à l’époque, dans le futur, et qui avec les années, est devenu un chat du passé. En fait, je traite chaque période comme «réelle». C’est leur juxtaposition qui est «surréelle»: des liens étranges s’établissent,qui semblaient impossibles, comme ces gens qui se parlent à travers les époques.»

Par contre, il regarde avec méfiance cet Internet qui densifie la communication mais la fractionne en instantané. «Nous occultons le présent à force d’être toujours dans la projection en avant, en arrière.» Richard McGuire a néanmoins donné une version e-book d’Ici, qui accentue le mode aléatoire, notamment par des animations spontanées, rideau qui bouge, pétale qui tombe. «Les surréalistes d’André Breton auraient adoré!» La boucle se referme.

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