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S'envoler jusqu'à plus soif

Fille des Orcades, Amy Liptrote résiste aux tempêtes. L’Ecossaise s’est enivrée de Londres et d’alcool avant de se désintoxiquer des démons. Interview.

Depuis la campagne du Yorkshire où elle réside désormais, la romancière Amy Liptrot se révèle plus compliquée à repérer qu’un faucon crécerelle. Et se confond en excuses, piètre liaison téléphonique, batteries plates et sur les bras, Robin, 8 mois, anxieux du lait de la tendresse humaine. Son premier roman, «L’écart», s’ouvre sur une autre scène maternelle aux Orcades, dans le nord de l’Ecosse. Deux chaises roulantes se croisent sur la piste d’un héliport battu par les vents. Amy Liptrot repose bébé de quelques jours sur le ventre de sa mère. En face, son père, en camisole de force après un nouvel épisode maniaco-dépressif et quelques électrochocs, vient de retrouver la terre ferme. La suite expose une descente aux enfers, même si l’Ecossaise ne se limite pas à la malédiction par l’alcool. Au contraire des chantres de la toxicité qui d’Irvine Welsh à James Frey, peuvent parfois saouler de leurs beuveries, cette drôle d’oiselle rafraîchit par une candeur poétique. En rédemption, elle en appelle aux «nuages polaires mésosphériques», aux «bécasseaux violets, fulmars, harles huppées» et autre «Primula scotica» (primevères d’Ecosse), aux techniques d’agnelage. Belle plante au teint opalin, Amy Liptrot ne semble pas garder de traces de sa minutieuse autodestruction opérée dans les années 2000. D’ailleurs, ancré dans la désolation de son îlot natal, Papay, population de 70 habitants, «L’écart» ne parle pas que de «ça» mais y revient toujours. Ainsi serpente la chronique sur une bande sauvage de six kilomètres de long sur 1,5 kilomètre de large.

Vous considérez-vous désormais écrivain? Je me suis toujours pensée écrivain, pas comme une experte en ornithologie ou en agriculture! Je crois même avoir tenu un journal intime toute ma vie. Puis j’ai réussi plus ou moins à faire de mon écriture un gagne-pain. Quand j’étais en cure de réhab, j’ai tenu un blog. Puis quand je me suis réinstallée aux Orcades, j’ai pu bosser comme chroniqueuse dans une petite revue ornithologique. Tout s’est finalement combiné dans ce roman.

Cet hybride entre biographie, guide des Orcades et d’ornithologie, restera-t-il unique? Ecrire a été une thérapie, du moins, j’ai découvert que c’était ma carthasis pour rester sobre. Tout comme l’observation des oiseaux, les bains dans l’océan glacé ou le programme des 12 Etapes des Alcooliques Anonymes. Même si depuis les événements que je décris, le temps a passé, je n’assiste plus beaucoup aux réunions. Après la délivrance de la folie, vient une autre folie. La sobriété vous met face à une absence, à un vide immense. Il faut changer de mode de vie tout entier. Je l’ai rempli par la littérature, avec l’idée très construite de parler des Orcades, plus que de mes problèmes avec l’alcool.

Que vous traitiez d’oiseaux ou de bitures, vous abondez dans les détails. Est-ce une stratégie? Dans ma vie, je m’accroche souvent aux objets solides, aux sensations physiques. Ça prend même pas mal de place dans ma façon de fonctionner. De là, décrire ces éléments visibles, tangibles, dans leurs moindres détails les plus spécifiques, c’est une manière de les maîtriser. Et puis, venant du journalisme, je pense que mes émotions n’intéresseraient pas grand monde, je m’appuie sur des faits pour tenir un récit. Ça me rend plus lisible, je trouve.

Avez-vous été surprise du succès de ce livre, à la base, votre histoire reste somme toute banale? Je n’imaginais pas qu’il puisse toucher les gens. Ils s’y identifient car nous connaissons tous l’addiction sous des formes variables, vécue en nous ou via des proches. Dans le feed-back, je vois que les lecteurs ne s’arrêtent pas à la démence qui m’a détruite jusqu’à perdre boy-friend, amis, job, tout. Pour moi, l’intérêt de ce bouquin, c’est de montrer combien il faut changer, et de manière radicale. Ça semble bêta de le dire mais la réhab’, c’est le premier jour du reste d’une autre vie. Oh, et puis les gens adorent lire mes trucs sur les Orcades, ça doit sembler exotique.

Vous jouez avec l’idée qu’être née sur une terre si rude a pu vous pousser à flirter avec les limites. Pour moi, rentrer aux Orcades, ce fut une obligation, un instinct, la seule échappatoire. Je savais que j’allais galérer, c’était l’hiver, j’avais une terrible gueule de bois. A la réflexion, quiconque affronte ses addictions, doit passer par ce retour aux origines, où qu’il soit né.

Qu’avez-vous compris en retournant au pays? J’ai réappris à connaître cette terre que j’avais toujours rêvé de fuir. J’ai pu voir des évidences dans le chaos. Ce parallèle déjà entre les variations climatiques et les crises de mon père maniaco-dépressif, quand il pétait toutes les vitres de la maison, puis me souriait. J’ai senti dans ma chair le lien entre les tempêtes océaniques et mes abus compulsifs. Tout un héritage.

L’attitude «sexe and drugs and rock’n’roll» a pu être glorifiée. La mode a-t-elle passé? La génération des «Milléniums» semble plus raisonnable. Ou alors, être accro à l’alcool ou n’importe quoi, ça semble si ordinaire, qu’en soi, il n’y a rien à y glorifier.

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