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San-A. s’effeuille dans un amour de dictionnaire

Alors que sort le tome 17 des œuvres du commissaire de Frédéric Dard, Eric Bouhier dit tout du légendaire tombeur.

Comme Marcel Proust, le Diable ou bientôt la Suisse, le commissaire San-Antonio reçoit les honneurs d’un Dictionnaire amoureux . Presque l’arme à l’œil, Eric Bouhier, en justifie l’impérieuse nécessité. «Les moins de 30 ans ne connaissent pas son nom! Nul ne sait s’il passera à la postérité!» Dans l’au-delà, Béru l’Enorme lâche un vent. Au bras de Marie-Marie la Moustique ou de la Baleine Berthe, un ange passe. Le Vieux trépasse tandis que Frédéric Dard (1921-2000) cale en bourg, lui qui avait acheté le même jour son caveau et une Ferrari Testarossa. L’écrivain qui aimait la campagne fribourgeoise, verbaille avec San-A. depuis une éternité. «Sa modernité intuitive ne cesse de me frapper, s’enthousiasme Eric Bouhier. En 1966, voyez Tango Chinetoque qui résonne d’idées écologistes. A la dernière COP 21 à Paris, Nicolas Hulot s’en disait fasciné!» Quant à lui, Breton passionné du verbe joueur, médecin, publiciste, «curé laïque» à l’occasion, il avoue avoir pris un cap décisif en braquant sur son existence le grand obturateur du divin commissaire.

Quand découvrez-vous San-A.?

A l’adolescence, c’est le premier livre qui m’a arraché des éclats de rire. Fils de surveillant, nous habitions dans le lycée. Et San-Antonio, je l’ai découvert dans l’armoire des ouvrages confisqués. Ça se lisait sous le manteau, caché dans les versions latines. D’autant qu’en 1965, une quarantaine d’épisodes étaient parus, et Frédéric Dard se lâchait déjà pas mal sur le sexe.

Mais sous le rire, la mort l’obsède.

Comme l’existence de Dieu. Il frôle la mort à la naissance. Dès 6 ans, il est élevé par sa Bonne-Maman, une femme en noir, sévère, dont il a une peur bleue. Elle personnifie la mort au point de devenir son intime. Il finira par dialoguer avec elle dans La vieille qui marchait dans la mer, où il vitupère contre le Créateur. Mais tout est là dans les San-Antonio déjà.

Comment cette lecture a-t-elle pu déclencher une vocation chez vous?

San-A. m’a obligé à réfléchir, plus que mes lectures de collégien, les «Quatre Mousquetaires» obligatoires, Dumas, Balzac, Stendhal et Flaubert. Longtemps avant que je ne rencontre Frédéric Dard, son commissaire m’avait mis dans sa poche, poussé dans une pente où j’ai appris la rébellion. Et le partage, le don de soi. D’où ma décision de devenir médecin dans l’humanitaire. Le paradoxe, c’est que Dard n’a jamais pensé à être généreux, du moins pas dans le geste conscient. Il avait toujours les poches pleines de billets, donnait à tous, avait par exemple, salarié son père, sa mère, sa sœur. Mais cela ne le satisfaisait pas. Il ne se reconnaît qu’un acte généreux, quand il adopte le petit Abdel et consacre du temps à transformer en homme cet être cassé.

C’est le médecin en vous qui perçoit le gamin «à haut potentiel»?

Un solitaire surdoué, ça m’a frappé. Jadis, ça n’attirait pas l’attention. Et chez lui, ça se traduit par une hypersensibilité totale. Il en conçoit des prémonitions comme l’enlèvement de sa fille Joséphine dans Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches? Il y a des moments extraordinaires, comme à la page 133, ce sentiment de possession amoureuse en fusion avec l’amour passionnel.

Comment dans une œuvre si scrutée, espérer des faits nouveaux?

Il n’y a pas de révélations extraordinaires, c’est vrai. Et je ne voulais pas «faire de la belle Marquise», me prendre pour un historien, un énième biographe. Présomptueux, je me suis mis à sa place, tentant de revivre ses journées parfois. En bon maniaco-dépressif, Dard avait une relation tumultueuse avec San-A., l’écrivain en voulait à sa créature. En revanche, le patron du Fleuve avait lui, des vues marketing précises. Par exemple, les gens râlaient quand Béru était escamoté. Dard et ses lecteurs, c’était l’amour haine. Il les dénigrait, et trois pages plus loin, c’était «Mes loulous chéris».

Vous publiez de mauvaises critiques. Ont-elles été dures à trouver?

Il y a eu peu de mauvaises critiques, c’est vrai. En fait, il n’y a pas eu de critiques du tout pendant longtemps! San-Antonio a été passé sous silence durant quinze ans, ostracisé par les tenants de la littérature policière officielle. Jean Cocteau sera l’un des premiers à se montrer dithyrambique sur «son écriture en relief», en 1956: «J’ouvre votre livre et votre cœur saute sur le mien». Puis les universitaires viennent le disséquer. Lui se moque de leur méthodologie fastidieuse, ne lisait même plus leurs thèses. «Je me sens comme une montre démontée, je ne sais plus comment la remettre à l’endroit», en concluait-il.

S’estimait-il, lui qui a toujours rêvé d’entrer à l’Académie française?

Au niveau littéraire, il ne se permettait même pas de penser qu’il aurait pu être édité par plus prestigieux que le Fleuve Noir. Les éloges… oh, bien sûr, Frédéric Dard pouvait avoir la larme facile face aux honneurs. Mais ces compliments, il les tenait pour des gentillesses. Le jugement de ses amis, ça ne le confortait pas dans l’idée qu’il avait réussi comme écrivain.

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