Entre SF et romans noirs, Frédéric Jaccaud questionne les marges

LittératureLe conservateur de la Maison d’Ailleurs à Yverdon écrit aussi des livres très noirs, dont le dernier a reçu le Prix du polar romand.

Frédéric Jaccaud a reçu en novembre 2019 le Prix du polar romand pour «Glory Hole».

Frédéric Jaccaud a reçu en novembre 2019 le Prix du polar romand pour «Glory Hole». Image: FLORIAN CELLA

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«Je n’écris pas des livres à mettre impunément sous le sapin», sourit Frédéric Jaccaud. Ceux qui auraient découvert son dernier roman au pied de l’arbre de Noël ont sans doute été surpris s’ils ne connaissaient pas l’œuvre du lauréat du Prix du polar romand 2019. Avec «Glory Hole», le jury a distingué un voyage au bout du désespoir dans la Californie des années 1980, pointant les dérives d’une industrie porno en plein boom, qui relève du noir presque absolu. Presque, car au cœur du roman figure ce passage lumineux du pacte d’amitié qu’ont scellé trois ados. Dans et hors de ses textes, Frédéric Jaccaud manie l’ironie mordante et l’autodérision, mais semble avoir tout du faux cynique car, à la manière du clair-obscur en peinture, il explique «avoir écrit tout le livre pour éclairer ce moment». Ce quadragénaire né à Lausanne, qui a grandi et vit toujours dans la campagne fribourgeoise, est l’un des rares Suisses à avoir été publié dans la prestigieuse Série noire de Gallimard. «Un vrai coup de chance», se souvient-il. Après un texte paru chez Calmann-Lévy, il est recommandé par Antoine Chainas, l’un des auteurs phares de la Série noire. Suivent notamment «Hécate», «Exil» puis «Glory Hole», sorti cette fois aux Éditions Les Arènes, où l’écrivain a suivi son éditeur.

Au «bien écrit», l’auteur oppose une prose qui «confronte avec le dur du réel. Alors que la plupart des histoires se fondent sur ce qui représente 5% d’une vie, je m’intéresse à ce qui est médiocre au sens de moyen, à la non-exception.» Avec son manteau de cuir vieilli, sa boucle d’oreille et son cigare, Frédéric Jaccaud affiche un petit air décalé qui lui correspond. «Je suis fasciné par tout ce qui est à la marge, satellitaire.»

Ce grand lecteur qui aime l’Américain Harry Crews, écrivain des marges par excellence, mais aussi tout le nouveau roman, et avoue être fasciné par les écrits de Marguerite Duras, joue avec les codes de la narration. Ouverture, doute, résolution. «Dans la vie, ça ne se passe jamais comme ça, si ce n’est quand vous faites des spaghettis, et encore...» À l’opposé du début trépidant d’«Exil», il a voulu pour «Glory Hole» un démarrage très lent, pour «montrer la mollesse, l’ennui». Quitte à décourager. «Je suis conscient qu’à un moment un lecteur va lâcher une phrase, une page, mais j’essaie de construire une mécanique globale.»

Une voix dissonante

Frédéric Jaccaud est ainsi devenu, discrètement, «l’une des voix dissonantes de la littérature noire helvétique, interpellant le lecteur avec des romans singuliers et dérangeants, tout en s’interrogeant sur le monde qui nous entoure», relève le policier genevois Cédric Ségapelli, dans son blog «Mon roman? Noir et bien serré!».

Discrétion semble être le maître mot au sujet de Frédéric Jaccaud. Tout comme sa manière de compartimenter les sphères de sa vie. «Mes jumelles de 8 ans n’ont compris que récemment que je faisais des livres.» Le week-end est dévolu à la vie de famille, tandis que son travail à 80% lui permet de s’occuper un jour par semaine de ses trois filles. Le soir, après une sieste vers 21 heures, il plonge de 22h30 à 1 heure du matin dans un monde fictionnel qui lui appartient. Sa femme, psychologue scolaire, ne lit jamais ses textes: «Ce n’est pas son univers.»

À la Maison d’Ailleurs, où il œuvre comme conservateur, il évoque peu son activité d’écrivain. Discret, c’est aussi ainsi que le décrit Marc Atallah, directeur du musée de l’imaginaire et de la science-fiction. «On se connaît depuis dix ans. C’est quelqu’un que j’apprécie énormément, très pudique sur sa vie, avec un humour assez acerbe. Nous avons beaucoup d’échanges intellectuels, car il connaît très bien les littératures de l’imaginaire. Nous avons réorganisé le musée ensemble en 2013 et, depuis, il participe à l’élaboration des expositions.»

En parallèle aux expositions, Frédéric Jaccaud classe et gère méthodiquement les quelque 120'000 pièces du fonds. Un univers a priori loin du roman noir, mais qui l’intéresse pour les mêmes raisons: interroger les marges culturelles. «Quand j’ai commencé à travailler au musée, ça concernait une frange de la population. Aujourd’hui, l’explosion des films de SF et de superhéros en a fait un champ culturel à côté duquel on ne peut pas passer.»

Mémoire sur les comics

Questionner la périphérie de la culture établie lui a valu son engagement à la Maison d’Ailleurs. Étudiant en lettres à l’Université de Fribourg, il souhaitait rédiger un mémoire sur Esparbec, auteur de nombreux romans de gare, mais aussi de pornographie littéraire. «Ça m’intéresse parce, même si on ne veut pas le reconnaître, la pornographie prend une immense place dans l’imaginaire de notre société.» Face au scepticisme de son professeur, il opte pour les comics et approche le musée yverdonnois, où Patrick Gyger, le directeur de l’époque, lui ouvre des archives entassées pêle-mêle dans des cartons.

L’étudiant commence par classer les pièces et créer une base de données. Un héritage, peut-être, de son père technicien en réseau informatique. «Il m’a transmis son intérêt pour la programmation.» Enfant des années 1980, du CD et du premier ordinateur à la maison, son truc à lui, cependant, ça a toujours été la lecture et l’écriture: «Mes premiers beaux souvenirs d’école, ce sont les rédactions. Ensuite est venue cette question: est-ce que j’écris seulement une histoire?» Puis l’université pour mûrir cette interrogation. De ses années d’étude, il dit qu’elles l’ont «empêché de devenir sectaire». Sa trajectoire en est la preuve évidente.

Créé: 06.01.2020, 09h43

Bio

1977 Naît à Lausanne, d’un père vaudois et d’une mère alsacienne. Enfance dans le canton de Fribourg, où il vit toujours.

2003 Premières incursions à la Maison d'Ailleurs pour des recherches universitaires. Il y sera engagé par la suite comme conservateur.

2010 Premier roman publié, «Monstre», chez Calmann-Lévy.

2011 Lauréat de la bourse fédérale de littérature Pro Helvetia pour l'écriture de «La Nuit» (Gallimard, 2013).

2011 Naissance des jumelles Léonie et Elisa-Jane. 2012 Rencontre déterminante avec Aurélien Masson, éditeur à la Série noire.

2016 Naissance de Mathilda.

2019 Prix du Polar romand pour «Glory Hole» (Éd. Les Arènes).

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