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Sofi Oksanen décoiffe avec «Norma»

L’excentrique Finlandaise tresse des dreadlocks à Raiponce, relisant le conte des frères Grimm dans une société échevelée par le consumérisme. Magique.

La quarantaine pétulante, Sofi Oksanen n’a toujours pas largué sa panoplie d’artiste rebelle. «La qualité du cheveu finlandais se prête bien aux extensions, avance la diva balte. J’en porte depuis l’âge de 20 ans.» Les mèches fuschia en pétard, les paupières fardées de lourd bleu ciel, la punkette assume. Dans Norma, la romancière fait même commerce de cheveux, inventant le thriller capillaire.

Elle a ainsi doté son héroïne Norma Ross d’un don singulier, ses mèches poussent à une allure folle qui l’oblige à les tailler plusieurs fois par jour. La métaphore de l’hirsutisme ravageur se charge encore, tirée par les cheveux avec abondance. Saisie au moment où sa mère vient de se jeter sous le métro, la demoiselle démunie, employée virée de l’Union centrale des aveugles et des malvoyants, trouve un job dans le salon Majicoiffure.

Comme dans les fables, l’innocente à la toison d’or tombe dans la gueule du loup. Car sous les casques de séchage carbure un marché noir juteux ourdi par des mafieux. De quoi remonter à la racine d’un mal millénaire. «Toujours cette violence faite aux femmes!» tempête-t-elle.

Suspendue à ce suspense comme la Raiponce des frères Grimm à sa tresse, Sofi Oksnanen n’en fait qu’à sa tête. Révélée il y a près de dix ans avec Purge, la franc-tireuse canardait alors à gauche et à droite. Liquidant les scories du passé dans une grande vidange idéologique, la Finnoise d’origine estonienne dénonçait la tyrannie des totalitarismes nazi ou soviétique, secouait les clichés nationalistes et les oripeaux sexistes traînés par une société passéiste. Le livre à l’empathie cinglante, remporta un vif succès en France, sacré par les Prix Femina et Fnac, tiré à 400’000 exemplaires. La traduction d’œuvres anciennes, tels Baby Jane ou Les vaches de Staline, rendait son look plus familier sans toutefois égaler ce sommet de salutaire irrévérence.

Depuis, Sofi Oksanen s’est fâchée avec son éditeur pour des histoires de royalties et de contrats. Prenant le large, la belliqueuse a fondé sa propre maison. Elle y a publié L’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljenitsyne - «aucun éditeur finnois n’avait eu le cran de le traduire depuis 1979!» Et développé une collection de classiques en livres de poche. «Là encore, mes collègues trop frileux, ne jugeaient pas nécessaire d’investir dans une branche peu lucrative.» Tout le suc de Norma aspire à cette indépendance crâneuse qui renouvelle son inspiration.

Si la thématique se développe dans une habituelle atmosphère de révolte généralisée, le roman se déploie avec un réalisme magique étrange. Les obsessions de Sofi Oksanen pour les sensations organiques prennent corps dans de baroques ondulations entre fable ludique et reportage journalistique. Surtout, à la manière de Purge qui épurait de magnifiques figures féminines, la romancière ne lâche pas son héroïne, la console jusque dans ses hontes les plus secrètes. «Je l’ai baptisé Norma, pas tant pour saluer Marilyn Monroe que pour l’énergie tragique de l’opéra de Bellini. Avec aussi l’idée de «norme», règle, lois.» Brisant le carcan, Norma Ross va enfin jouir de l’héritage de sa mère. «De nos jours, écrivait l’aïeule suicidaire, les femmes ont les mêmes droits, les mêmes chances. Et pourtant, nous ne recueillons pas les fruits de la victoire. Nous offrons juste des matériaux aux industries de la beauté, nous offrons notre travail, de siècle en siècle, nous offrons notre visage, nos cheveux, notre utérus, nos seins, et les hommes continuent d’empocher les bénéfices.»

Mais ces cheveux, quelle frivolité! «Ils me fascinent depuis toujours» rétorque-t-elle sans appel. Pour un peu, l’amazone à la bisexualité proclamée confierait ses recettes assouplissantes. Ne la traitez plus de Madonna de la littérature finnoise. «La fibre de mes dreadlocks est composée d’algues naturelles, pas de plastique.»

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