Les sorcières mènent le monde à la baguette

PhénomèneEn librairie, sur les réseaux, dans la rue, les nouvelles sorcières règnent. Coup d'oeil dans ce chaudron tendance.

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De la Corée au Mexique, à la France ou la Suisse, les sorcières à chapeau pointu descendent dans la rue, sabbat intrigant qui ne doit rien à Halloween. Pas plus qu’il n’emprunte à l’imagerie d’antan, vieilles femmes édentées au teint de pomme pourrie à nez crochu piqué de verrues.

«Les nouvelles sorcières gardent des attributs clairs et lisibles, s’amuse Magali Jenny, anthropologue en sciences des religions, ancienne professeure à l’Université de Fribourg. Mais elles sont belles, sexy, magnifiques. Et c’est à ce niveau que se situe le phénomène actuel. Mieux, elles enfourchent toujours le balai, symbole phallique qui manifeste leur statut de femme puissante, initiée au savoir, qui s’envole loin de toute idée de soumission domestique.»

«Belles, sexy, magnifiques… les nouvelles sorcières enfourchent toujours le balai, symbole phallique par excellence»

D’ailleurs, il n’est plus question de poutzer, ici. A l’image de ce dédain du «propre en ordre», leur domaine étend ses sortilèges dans un foutoir qui va de la fantaisie débraillée à la rigueur scolastique. «Tremblez, les sorcières sont de retour!» s’exclame la chercheuse Mona Chollet, auteur d’un best-seller sorti l’an dernier d’on ne sait quel chapeau, «Sorcières, la puissance invaincue des femmes».

Dans le tourbillon des tendances, les magiciennes 2.0 pourraient donner l’impression d’être aiguillonnées par un effet de mode, de suivre le triomphe de leur sœur Hermione à Poudlard, voire de dealer des potions magiques charlatanesques et consuméristes.

Pourtant, ces fameuses sorcières modernes ont des antécédents solides. Dès 1997, la romancière J. K. Rowling, mère célibataire, célèbre l’héroïsme de Lily Potter, la mère de Harry qui se sacrifie pour que le sortilège de la mort lancé par Voldemort épargne son fils. L’écrivaine lui donne aussi une héritière spirituelle Hermione Granger, qui s’impose comme la sorcière la plus brillante de sa génération. Leur pote Ron l’avoue même: «Sans elle, on n’aurait pas tenu deux jours».

Cette rouquine renvoie aussi à la vague hippie des années 60 et 70. «Je ne suis pas étonnée de voir resurgir dans la rue ces charmantes créatures, poursuit Magali Jenny. Elles me rappellent la Wicca (ndlr: Mouvement pacifiste redéfini par Gerald Gardner , leader du néo-paganisme, auteur de «Witchcraft Today» (1954) qui inclut des éléments du chamanisme, druidisme etc). De nos jours, l’acharnement machiste de Donald Trump a contribué à relancer le concept chez les activistes américaines. Ses emblèmes se repéraient dans les derniers cortèges en Europe contre les féminicides.

Un doute tenaille parfois sur la nature de ce bain cosmique contemporain. Le philosophe Guy Bechtel dans «La sorcière et l’Occident, qui vient d’être réédité chez Plon, observait dès 1997: «C’est une erreur de croire comme certains historiens, que c’est l’Inquisition, et non le sorcier, qui a inventé la sorcellerie.» Cette panoplie ésotérique aux accents écolo-punk si romanesques, ne peut se réduire à une récupération opportuniste. «Bien sûr, analyse Magali Jenny, ces sorcières modernes s’inscrivent dans la vague post-#MeToo, Balance ton porc etc. Mais une base demeure, plus vaste.»

L’auteur du «Guide des guérisseurs de Suisse romande», autre best-seller déjà réédité une vingtaine de fois, y voit la conjonction de plusieurs facteurs. «Tout ce qui touche au développement personnel, au retour à la nature, a le vent en poupe depuis plusieurs années. En particulier chez les femmes, dont le corps, de menstruations en accouchements etc, s’accorde au cycle de la Lune. Cette célébration du féminin remise au centre… voyez, tout mène à la sorcière!»

Créé: 30.11.2019, 14h51

Magie noire



Éternelle Morticia Addams

Créée en 1937 par Charles Addams qui dessinait sur une table de dissection, héroïne de série télé en 1964 dans la vague féministe, Morticia Addams ensorcelle le cinéma en 1991, alors que Madonna et autres stars du girl power déferlent. Succombant à une crise cardiaque, l’acteur Raúl Juliá, alors 54 ans, ne survivra pas à la suite, «Les valeurs de la famille Addams». Le dessin animé attendu le 4 décembre a enregistré des records de préventes inédits aux USA.UIP




Tendance «Witch, please»

Les éditeurs surfent sur des balais avec des romancières aux héroïnes magiciennes, Stéphanie Janicot chez Albin Michel, Isabelle Sorrente chez Lattès, ou Alyson Hagy chez Zulma. Grimoire pratique, «Witch, please» explore la sorcellerie au quotidien. Jack Parker, pseudo d’une moldu au bon sens déluré, enseigne à ne pas «craquer son slip» pour pratiquer: une casserole remplace le chaudron, une flûte le calice, un couteau de cuisine l’athamé. Hilarant mais documenté. (Éd. Pygmalion, 216 p.) credit




Les héritières de Lily Potter

Décuplée par Luna Lovegood en Fleur Delacour, enseignée par Minerva McGonagall ou Pomona Chourave, la magie Potter fonctionne depuis plus de 20 ans. Au palmarès des meilleures ventes de littérature jeunesse, la désormais milliardaire britannique classe 10 titres sur les 50 premiers. Harry Potter triomphe en tête et classe 8 épisodes en tout, «Les animaux fantastiques» et «Les contes de Beedle le Barde» suivent. De quoi justifier les constantes rééditions en divers formats, collectors, compilations, etc. (Éd. Gallimard). credit




Le Larousse des sorcières

Experte en spiritualité, journaliste au «Monde des religions», Aurélie Godefroy recense les philtres et rituels ancestraux aux usages infinis. Purifier la maison à la pleine lune, écarter les chefs toxiques avec un brouet à la sauge ou, plus classique, attirer l’amour: en théorie, il suffit d’avaler, fermer les yeux et respirer très fort. («Toutes des sorcières», Éd. Larousse, 208 p.) credit




Le chaudron livresque

Toni Morrison, «reine des miracles», Emily Dickinson, «Sa Majesté spectrale des mouches, de l’inattendu et de la botanique», Virginia Woolf, «sentinelle des eaux, des bibelots et de la grammaire», et autre Sylvia Plath, «furie de la maternité, du mariage et de la Lune», égrènent leurs talismans dans ce recueil irrésistible. Trente écrivaines y sont adoubées maîtresses en sorcellerie, introduites par des portraits signés Chloé Delaume avec une concision rigoureuse jusque dans les conseils de lecture. Les illustrations de Taisia Kitaiskaia parachèvent le tour. («Les sorcières de la littérature», Éd. Autrement, 128 p.)credit




Du grimoire aux réseaux

«Nous nous déclarons filles spirituelles des sorcières, libres et savantes. Nous nous déclarons sœurs de toutes celles qui, parce qu’elles sont femmes, risquent la violence et la mort, sorcières de tous les pays, disons notre solidarité.» Marlène Schiappa, Muriel Robin, Charlotte Gainsbourg et quelque 200 femmes ont signé cette pétition. Rien de neuf sous les chapeaux pointus, la sorcière a mué depuis le XIXe siècle et l’historien Jules Michelet, en figure romantique, émancipée et puissante.credit

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