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A la table de Lord Jim

Jim Harrison s’en est allé en mars 2016, à 78 ans. Sûr qu’outre-tombe, l’Américain du Michigan bouffe les pissenlits par la racine en les arrosant de Bandol Domaine Tempier.

Vie pleine Jim Harrison, géant de la littérature américaine, s’en est allé en mars 2016, à 78 ans. BERTINI/DR
Vie pleine Jim Harrison, géant de la littérature américaine, s’en est allé en mars 2016, à 78 ans. BERTINI/DR

Jim Harrison se déboutonne par le menu dans «Un sacré gueuleton», recueil de bombances contées au plus profond de sa chair. L’épicurien du Michigan (1937-2016) y éviscère ses fantasmes de romancier en critique gastronomique, cartographie son âme autant que ses tripes.

Car selon celui qui se baptise «Gourmand vagabond» dès 2001, pour ingurgiter le désespoir et la beauté de l’univers, il faut dévorer par le palais. Tant pis si les plus délicates saveurs se défèquent de triviale manière, seules comptent ces préliminaires. «Les émotions, écrit-il, ont tendance à voler dans le cerveau du romancier comme des oiseaux défoncés au crystal meth.» En noble adepte de la chasse, ce vieux sauvage les tire en plein ciel pour mieux les savourer en casserole. «Combien de fois ai-je lutté pour créer un poème aussi passionnant qu’une recette de cuisine, ou même une photo coquine». Même si les cailles, colombes sauvages, grouses caribous ou bisons, admet-il avec candeur, ont la cuisse plus facile que ces dames.

«Le whisky est un célibataire endurci, alors que le vin a une maîtresse, la bouffe» Jim Harrison

Passé dans l’au-delà à 78 ans, longévité miraculeuse au vu des 816 kilos perdus et repris au cours de sa vie, le géant a toujours gardé une innocence rafraîchissante. Dans ce manuel lourd de délires orgiaques propres à expédier par voie orale directe dans l’éternité, Jim Harrison attendrit sans cesse, et pas seulement ces serpents à sonnettes dont il raffole. Au plus vif de son régime gargantuesque brille avec force l’étincelle classieuse d’une poésie vivace, d’éclats philosophiques robustes. Un esprit de survie semble à la lutte avec ses appétits. Ce monstre de sensualité finira par se soumettre à un minimum d’autocensure.

Et il est d’ailleurs comique de l’entendre grogner comme un ours, menacé par la goutte, le zona et autres maux diaboliques. Le bâfreur se discipline, ne boit plus qu’un divin flacon par heure, fatigue son corps à la marche avant de le gorger de nourritures terrestres. Car une longue pratique l’en persuade: «Le whisky est un célibataire endurci, alors que le vin a une maîtresse, la bouffe.» A quelques ivresses sublimes du genre Petrus 1982, l’aficionado des crus français préférera toujours le Bandol Cuvée Tempier, certes modeste mais fiable. Très peu de cépages de blanc trouvent grâce à son œil de borgne. Quoi que. «Même les religions sont de simples pièges à souris spirituels comparées au pop libérateur du bouchon.»

Avec une succulente mauvaise foi, le vénéré vieillard joue parfois la comédie du rescapé étonné d’avoir survécu à des frasques explosives et fatales pour n’importe quelles autres artères. Jouisseur devant l’Éternel, convaincu d’une conspiration mondiale contre ceux qui se consolent dans la viande, le tabac et l’alcool, il étale avec la satisfaction d’un Boudu sauvé des eaux de plantureux souvenirs de jeunesse.

Ainsi, lors d’une nuit inoubliable avec le réalisateur Orson Welles, il y eut cette belle comtesse hongroise, «mince et donc incapable de comprendre nos grands cœurs submergés de tristesse et de graisse». Jim Harrison ne se souvient plus si la dame les plaqua par ennui ou dégoût mais n’a pas oublié la robe du Romanée-Conti. Ni Jeanne Moreau, à 28 ans, «légèrement agacée parce que vous avez oublié de lui offrir des fleurs, mais parfaitement exquise dès qu’on partage une bouteille de Cayron avec elle».

Par contre, son épouse Linda qui meurt après 56 ans de mariage, le laisse inconsolable. Même son complice, le cuisinier Mario Batali, chargé d’honorer sa mémoire, ne peut combler la béance de son absence. Au menu pourtant, des poitrails de bœuf, saucisses au poivron, un kilo entier de caviar Oscietra, un jambon de Jabugo, un bollito misto dans sa généreuse splendeur. «Mais la vie lui était triste sans sa bien-aimée», pleure son ami. Et de conclure: «Une montagne de mascarpone le ramena à peine à la vie.»

Concentration de zen et d’ail Vers la fin de son existence, à Patagonia, dans sa «casita» en Arizona, Jim Harrison prend l’habitude de s’asseoir dans son jardin, sur une chaise en plastique bon marché, «gagné par une sorte d’hébétude». Là, parmi les tomates, iris, coquelicots et autres plants semés par sa chère Linda, il lui semble percevoir «les galaxies lointaines et le bruissement des vents solaires». Lassé d’écrire «des fictions sans queue ni tête destinées aux derniers amateurs de littérature», il ne se réjouit même plus de venir les défendre à Paris. En plein spleen, avec des effarouchements de diva outrée, il dit craindre que son éditeur ne lui laisse pas le temps de manger, songe à cacher du lard dans sa chambre.

Avec exagération, l’artiste dramatise son portrait en médecin légiste d’une culture mourante, «catin errante au pâle sourire». Et avoue surtout être très embêté à l’idée d’être un jour forcé à ne plus s’alimenter que de yogourt et de müesli. Mais là encore, les muses veillent sur sa carcasse, fouettent son instinct, lui offrent une rémission. En élève appliqué, il obéit à son maître zen, Deshimaru, choisit l’intensité vitale: «Comme si tes cheveux étaient en flamme». Applique le précepte du romancier D. H. Lawrence: «La seule aristocratie est celle de la conscience». Et se caresse le ventre: «Oui, j’aime mettre vingt-trois gousses d’ail dans la soupe d’orge. Certains se contentent de moins, mais bon, ils n’écrivent pas des poèmes sur l’orge.»

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