Tintin a une cote d’enfer

Bande dessinéeCes dernières années, les prix autour de l’œuvre d’Hergé ont littéralement explosé.

La valeur de cette planche originale d’«On a marché sur la Lune», vendue ce samedi aux enchères par la maison de vente Artcurial, est estimée entre 700 000 et 900 000 euros.

La valeur de cette planche originale d’«On a marché sur la Lune», vendue ce samedi aux enchères par la maison de vente Artcurial, est estimée entre 700 000 et 900 000 euros. Image: Hergé Moulinsart 2016

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

A Bruxelles, au côté de Milou, son fidèle compagnon d’aventures, le célèbre reporter surplombe une partie de la ville du haut de l’immeuble des Editions du Lombard. Malgré son âge vénérable, – Tintin a vécu sa première aventure en 1929 –, le héros créé par Georges Remi (alias Hergé) a plus que jamais la cote. Auprès des collectionneurs en tout cas, qui sont prêts à toutes les folies pour mettre la main sur l’un ou l’autre objet issu de cet univers. Pour preuve cette planche originale d’On a marché sur la Lune vendue ce samedi aux enchères par la maison de vente Artcurial: sa valeur actuelle est estimée entre 700 000 et 900 000 euros.

Explosion des cotes et des prix

Depuis quelques années, les prix ont littéralement explosé autour de l’œuvre d’Hergé et les ventes aux enchères record se succèdent. La dernière en date remonte à février 2015. Elle concernait une double planche originale ayant servi de page de garde aux albums publiés entre 1937 et 1958. Réalisée à l’encre de Chine, elle a été acquise pour 2,65 millions d’euros par un collectionneur privé. «Hergé, c’est le Picasso de la BD. Il l’incarne littéralement», assure Didier Pasamonik, directeur de la rédaction d’ActuaBD.com (un site spécialisé sur le neuvième art), en évoquant le succès rencontré par l’exposition Tintin qui a lieu actuellement au Grand Palais à Paris. «Cet auteur est une valeur d’autant plus sûre que les planches sur le marché sont rarissimes (la majeure partie du patrimoine est restée entre les mains des héritiers, ndlr). Si les prix élevés font actuellement apparaître certaines pièces, d’où l’impression actuelle d’une abondance de biens, cela ne durera malheureusement pas», rajoute le spécialiste du neuvième art.

Cette tendance à la hausse ne concerne d’ailleurs pas seulement l’univers de Tintin, mais la bande dessinée dans son ensemble. «Les prix se seraient multipliés par dix en dix ans», estime Daniel Maghen, galeriste et éditeur parisien de BD. «Je ne vois pas d’explications rationnelles à cette surenchère des prix si ce n’est le phénomène d’une période remplie d’incertitudes et d’une volonté de se tourner vers des valeurs refuges. La bonne nouvelle est qu’une planche ou un dessin de Tintin sont aujourd’hui considérés comme des œuvres d’art», constate Robert Vangeneberg, administrateur de Moulinsart SA, cette société garante des droits sur tous les produits dérivés tirés de l’univers Tintin. Seuls les albums lui échappent, puisque les droits d’exploitation appartiennent à Casterman.

Le règne de Moulinsart SA

Malgré le temps qui passe, – quelque quarante ans sans nouvel album –, Tintin reste une manne financière non négligeable tant pour Casterman que pour Moulinsart SA. Pour l’éditeur franco-belge (en main du groupe Madrigall qui a racheté Flammarion en 2012), Les aventures de Tintin s’écoulent encore à environ un million d’exemplaires chaque année et pèsent entre 10 et 15% de son chiffre d’affaires. Dans un marché frappé de surproduction et de nouveautés qui ne se vendent le plus souvent qu’à quelques mil­liers d’exemplaires, cette performance reste inédite. En tout, ce sont quelque 240 millions d’albums qui ont été écoulés dans le monde.

En ce qui concerne Moulinsart SA, Tintin lui rapporte également pas mal d’argent. Le chiffre d’affaires de 2015-2016 se rapproche des 10 millions d’euros. «Il peut toutefois varier fortement d’une année à l’autre, en fonction de l’importance des opérations de partenariat en cours», explique Robert Vangeneberg en indiquant qu’un an plus tôt les résultats avaient atteint 14,5 millions.

Pour maintenir ses revenus, la société veille sur l’héritage d’Hergé et représente le bras armé de la stratégie commerciale mise en place autour du célèbre reporter. Une stratégie qui n’a d’ailleurs cessé d’évoluer au cours des décennies. A l’origine, c’est Hergé en personne qui imagine son héros sous d’autres formes. Dès 1938, il aurait en effet rêvé de boutiques Tintin écoulant albums, puzzles, livres à colorier, calendriers et autres jouets à l’effigie des personnages clés de son univers. Il faudra toutefois attendre le décès de l’auteur belge, en 1983, pour que ce marché des produits dérivés décolle, et cela malgré une période mouvementée survenue suite à la scission des Studios Hergé en deux entités distinctes: la Fondation Hergé et Tintin Licensing.

Dans les années 1990, les tensions sont en effet nombreuses entre l’association à but non lucratif gérée par la veuve d’Hergé, Fanny Wlamynck, et la société chargée de l’exploitation commerciale des produits issus de l’univers de Tintin. Cette dernière, passée dès 1991 dans le giron du groupe Canal+, multiplie alors les licences et noie le marché de produits bon marché, ce qui irrite profondément la Fondation Hergé dont la charge est de veiller au respect du travail d’Hergé. Il faut attendre le rachat de Tintin Licensing par Nick Rodwell (époux de Fanny Wlamynck) en 1996 pour que les esprits se calment.

Ceux des garants de l’héritage en tout cas. Pour les partenaires, la donne diffère. La politique très restrictive et agressive en matière de droits d’auteur entamée par Tintin Licensing, rebaptisée Moulinsart SA, en agace plus d’un. En tête les tintinophiles, ces fans du monde orchestré par Hergé. L’année dernière, ces derniers gagnaient toutefois une bataille juridique fondamentale, puisque la justice néerlandaise a décidé que les héritiers de l’auteur belge ne pourraient plus réclamer de droits d’auteur pour l’utilisation d’extraits d’albums de Tintin.

Stratégie commerciale

Concernant les produits dérivés, Nick Rodwell a longtemps louvoyé d’une stratégie commerciale à l’autre. Après avoir souhaité transformer Tintin en «une Rolls-Royce de la bande dessinée» en limitant drastiquement l’offre de produits dérivés, il est finalement revenu en arrière au début du siècle. «Nous vendons des produits de différents niveaux de prix, certains très accessibles, d’autres plus haut de gamme, mais dans tous les cas de haute qualité», explique Robert Vangeneberg en évoquant leur récente collection de figurines en résine vendues en kiosque en partenariat avec TF1. «L’enjeu, rajoute l’administrateur de Moulinsart SA, est de proposer des objets qui parviennent aussi à séduire les plus jeunes générations noyées sous une surproduction globale de jouets et de livres (BD comprises).»

Reste que, depuis la signature de l’accord avec Spielberg et Jackson pour réaliser Les Aventures de Tintin: Le secret de La Licorne (2011), Moulinsart SA a dû en partie céder ses droits sur la gestion des produits dérivés. Résultat: ces derniers se sont à nouveau multipliés et ont très nettement baissé en qualité (à l’exemple des jouets McDo). «Depuis près de vingt ans, on a connu, avec Nick Rodwell, une politique de restriction systématique en termes de produits dérivés, avec une approche hautement qualitative, peut-être trop même, alors qu’aujourd’hui on est dans l’ouverture totale des vannes avec le film de Spielberg», expliquait à L’Expansion Jean-Claude Jouret, professeur de marketing et auteur du livre Tintin et le merchandising. Ce dernier craint désormais que l’univers de Spielberg ne finisse par cannibaliser celui d’Hergé. (24 heures)

Créé: 18.11.2016, 11h29

Articles en relation

Une planche originale de Tintin bientôt en vente

BD Une planche historique provenant de «On a marché sur la lune» sera proposée à la vente le 19 novembre. Plus...

Les aventures d’Hergé au pays des beaux-arts

Exposition Au Grand Palais, à Paris, un vaste accrochage décrypte les multiples facettes de l’auteur de Tintin. Dont certaines méconnues. Plus...

Renaud va céder des planches originales d’Hergé

Vente aux enchères Le chanteur met en vente une double planche de Tintin, le 30 avril à Paris. Plus...

Tintin, Derib et ses personnages plantent leurs tentes à BDFIL

Bande dessinée La 12e édition du festival se fera sur cinq jours incluant le lundi du Jeûne fédéral, soit du 15 au 19 septembre. Plus...

Les éditeurs misent sur leurs héros mythiques

Alors que Tintin est à la retraite depuis plus de quarante ans, selon les dernières volontés de son créateur, une grande partie des héros mythiques du neuvième art connaissent depuis quelques années une seconde jeunesse. Astérix, Lucky Luke, les Schtroumpfs, Spirou & Fantasio, Alix, Blake et Mortimer, Michel Vaillant, Buck Danny ou encore Bob Morane, la liste est longue. Même Corto Maltese est de retour depuis la publication l’année passée de Sous le soleil de minuit et cela après vingt-trois ans de repos. Cette renaissance résulte d’une réalité toute simple: relancer un héros bénéficiant d’une forte et longue notoriété est beaucoup plus simple que tenter d’en imposer de nouveaux. Pour l’éditeur concerné, elle est surtout le moyen d’alimenter, sans trop de risques, la marmite.

Dans un marché en crise, marqué par une surproduction globale d’albums, les ventes atteintes par les grands classiques restent largement supérieures aux séries moins bien établies. Malgré les nombreuses critiques, les derniers Astérix se sont écoulés en moyenne à un million et demi d’exemplaires. A Télérama, Gauthier Van Meerbeeck, directeur éditorial des Editions du Lombard, confirmait qu’il y avait clairement «les années avec un nouvel album de Thorgal (180 000 ventes par nouveauté), et les années sans». D’après les chiffres établis annuellement par Gilles Ratier, secrétaire général de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée, cette tendance semble même s’accélérer. Son rapport de 2015 indique en effet que, parmi les nouveautés publiées l’année passée, 49 albums concernaient une série «ressuscitée». Un an plus tôt, il n’y en avait que trente et un. «Les éditeurs ont ralenti quelque peu leur rythme de production ou adapté leur politique éditoriale, en misant sur les valeurs sûres, conçues de revivals modernisés, ou le lancement de nouvelles séries référencées (spin-off)», confirmait Gilles Ratier dans son rapport.
O. W.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 4

Les excès de zèle de Corsier pour naturaliser un étranger, paru le 25 juillet
(Image: Bénédicte) Plus...