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Torgny Lindgren reprend des couleurs après sa mort

L’auteur suédois disparu en 2017 réapparaît en traduction avec «Klingsor», ultime récit d’un écrivain hors du commun

Avec «Klingsor», les lecteurs francophones ont encore une chance de plonger dans l’univers de Torgny Lindgren, décédé il y a deux ans.
Avec «Klingsor», les lecteurs francophones ont encore une chance de plonger dans l’univers de Torgny Lindgren, décédé il y a deux ans.
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Les chemins de la gloire se perdent parfois en rase campagne. Il y a deux ans, le décès de l’écrivain Torgny Lindgren est passé presque inaperçu, du moins en francophonie car il faisait partie des plumes renommées dans son pays natal, la Suède. Un silence coupable, non pas parce qu’il était membre, depuis 1991, de l’Académie qui décerne le Prix Nobel de littérature, mais parce qu’il taisait une œuvre puissamment originale, traduite en français depuis 1985. Son récit biblique «Bethsabée» remportait même le Prix Femina étranger en 1986.

Pourquoi donc ce désintérêt? La littérature scandinave ne manque pourtant pas d’attention, mais, il est vrai, l’auteur n’écrivait pas des polars nordiques… Sa singularité a-t-elle fini par constituer un obstacle pour un accueil favorable? La piste paraît déjà plus consistante, d’autant plus que les conceptions littéraires se sont grandement modifiées depuis une vingtaine d’années avec une préférence toujours plus marquée pour des narrations efficaces, simples, autant dire scénarisables. Et à ce jeu-là, Torgny Lindgren résiste, campé sur un territoire littéraire âpre, étrange, en constant décalage avec les convenances, disposition qu’il devait certainement en grande partie à ses origines du Västerbotten, comté du nord de son pays.

«C’est ma devise. Parfois, vous n’avez pas le choix. C’est la fin. Il suffit d’en rire»

Trois ans avant sa mort, répondant à une question de la revue «Terras», il déclarait: «Le printemps dernier, j’ai eu soixante-quinze ans et un livre d’interviews avec moi a été publié. Le titre était quelque chose comme «La vie est horrible. Mais parfois, vous pouvez en rire». Et c’est ma devise. Parfois, vous n’avez pas le choix. C’est la fin. Il suffit d’en rire.» Rions donc avec lui, d’autant plus qu’Actes Sud, sa maison française, vient de publier un nouveau texte du Suédois, son roman «Klingsor» de 2014 qui permet, encore une fois, de retrouver sa verve rustique mâtinée de subtile ironie.

Difficile de ne pas effectuer des parallèles entre lui et son héros, Klingsor, qui doit son nom à un ancêtre changeant de patronyme à la suite de sa participation à une guerre napoléonienne. Issu du Västerbotten, ce paysan décide très tôt de se vouer corps et âme à l’art, en l’occurrence la peinture, ne peignant presque exclusivement que des natures mortes qui exprimeraient la vitalité des matières inanimées. Au départ de sa vocation, une révélation. Klingsor retrouve dans la forêt, abandonné par un aïeul sur une souche, un verre qui se serait courbé pour retrouver son aplomb… Du fin fond de sa campagne, il entame des cours de dessin par correspondance, avant de se consacrer à la seule peinture à l’huile.

La même oeuvre, sur la même toile

L’intérêt du récit ne tient pourtant pas qu’à son protagoniste, obstiné, comme bon nombre d’autres personnages de Torgny Lindgren, à poursuivre un rêve un peu fou – en l’occurrence le peintre ne fait que répéter les mêmes œuvres sur les mêmes supports, les superposant indéfiniment –, mais aussi à sa facture. Le livre que l’on tient entre les mains se révèle comme l’aboutissement d’une enquête sur l’artiste culminant avec une rencontre entre le narrateur (ou les narrateurs) et Klingsor.

Mais les détails glanés sur sa vie s’avèrent parfois si précis que la suspicion de mensonge ou d’invention s’impose. À sa manière, le Suédois se pose en postmoderne atypique, engageant des jeux complexes sur les niveaux de lecture, questionnant et contestant avec finesse la notion d’authenticité (l’une de ses marottes, déjà abordée dans «Paula ou l’éloge de la vérité» ou dans «La Bible de Gustave Doré»), tout en les incarnant dans un cadre et des personnages très rugueux.

Lindgren oscille toujours entre des observations très terriennes (le prosaïsme culinaire de Klingsor prend la forme de ragoûts d’abats longuement mijotés) et des considérations plus abstraites, élevées, artistiques. Quoi de plus logique pour un campagnard, étudiant en philosophie ayant lu Schopenhauer et Kierkegaard, militant du Parti social-démocrate suédois, mais converti au catholicisme… Dans l’intervalle entre ces pôles matérialistes et idéalistes s’inscrit la formidable ironie de l’auteur en amateur de mensonges, ces masques qui brillent parfois de l’éclat de la vérité…

«Klingsor» ne fait pas exception avec son personnage de peintre aux faux triomphes mais à la confidentialité bien réelle. Une métaphore de Torgny Lindgren lui-même… On aimerait tant que cela soit faux!

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