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Après avoir triomphé, Hawkins prend l’eau

La romancière anglaise, sacrée reine du crime via «La fille du train», revient avec «Au fond de l’eau». Lourd de féminisme, son thriller historique noie le poisson. Notamment

En 2015, Paula Hawkins vit un conte de fées digne du coup de baguette magique qui transforma jadis sa compatriote J. K. Rowling en milliardaire de la littérature. Journaliste free-lance pour le Financial Times durant une quinzaine d’années, rattrapée par la crise économique qui frappe la City, la débrouillarde se recycle en «nègre» anonyme. Sous le pseudonyme d’Amy Silver, elle «pond» des "harlequinades" sentimentales, «des espèces de Bridget Jones en moins drôles» commente-t-elle aujourd’hui. Quand l’entreprise dépose le bilan, la Londonienne, alors fraîche quadragénaire, décide de concrétiser de vieilles ambitions personnelles. Ce sera La fille du train, inspiré par sa jeunesse d’étudiante pendulaire, sorte de Fenêtre sur courferroviaire sur fond d’alcoolisme féminin et de mâle adultère. Steven Spielberg est séduit, DreamWorks produit l’année suivante une adaptation passable avec Emily Blunt. Le roman caracole désormais autour des 20 millions d’exemplaires vendus dans 42 pays.

L’émergence de Paula Hawkins dans le paysage de la littérature policière ressemble diablement à celle de l’Américaine Gillian Flynn avec la pochette-surprise Gone Girl en 2014. Une intrigue virtuose, un ton original dans le domaine si pratiqué du roman noir, produit une percée foudroyante en librairie, suivie d’une réplique cinématographique immédiate, relayée par la sortie mondiale de version poche. Et voilà une débutante propulsée au sommet. Encore faut-il suivre ce train d’enfer.

Au fond de l’eau déborde de similarités avec La fille du train. Et pour cause. Dans ses notes d’intention, Paula Hawkins avoue avoir commencé par cette intrigue, rêvant même d’achever les deux romans dans la même foulée. «Un projet ridicule!» concède-t-elle. Féminisme exacerbé, dénonciation des archétypes machistes et autres accents militants s’incrustent dans le cadre d’une action au morbide affiché. A l’évidence, la romancière apprécie les fortes tronches, et plus encore celles que leur tempérament exclut de la société britannique traditionnelle. Les nanas trempées ne manqueront pas dans Au fond de l’eau.

Le roman aurait pu s’intituler La mare aux suicidées. Car à Beckford, depuis des millénaires, les sorcières sont soumises au rituel de la question, une noyade dans la rivière à laquelle seules les innocentes survivent. Ces derniers temps, quelques habitantes du coin ont choisi de se jeter dans ces eaux maudites. Dépression adolescente, addictions fatales et autres désordres expliqueraient la fréquence de ces actes. Ainsi de Nel, romancière tourmentée qui une nuit, a mis fin à ses jours. Sa sœur Julia revient au pays de son enfance pour les funérailles. Elle doit aussi s’occuper de sa nièce, Lena, 15 ans. Comme cette gamine maugréant sa crise d’adolescence, Julia avait rompu tout lien avec sa famille. Comme elle, elle peine à croire au suicide. D’autres d’ailleurs suspectent un meurtre. Un proviseur à la retraite se voit aussi rappeler un passé d’agissements criminels, tandis qu’un jeune professeur de la ville semble avoir séduit une de ses élèves. Cette dernière a aussi commis le geste fatal.

Roman choral où les voix donnent en alternance leur version de l’histoire, où chaque époque est revisitée à la lueur de nouveaux éléments, Au fond de l’eau n’hésite pas à forcer sur les dissonances. Paula Hawkins revendique pour idoles Margaret Atwood et Kate Atkinson, des auteurs dont la force consiste à provoquer des événements surnaturels dans la routine du quotidien. Ici, la mémoire sert de principal déclencheur, à la manière d’un appareil photographique qui ne prendrait que des clichés flous. Et l’intrigue de progresser en zigzag lent. Les droits d’adaptation sont d’ores et déjà achetés par le gourou Spielberg, les scénaristes se cassent sans doute déjà la tête sur les quatorze figures majeures impliquées.

Car cette abondance induit de force une complexité patente. A contrario, l’éparpillement de cadavres disperse la tension. L’auteur en appelle à P J Harvey, et notamment à son hymne rock Down the Water. Elle convie «La fille aux yeux bleus/Parce qu’elle a dit: «Stop»/La fille aux yeux bleus/N’est plus qu’une salope». Mais ce punch coléreux se dissipe souvent en digressions à la précision historique digne d’un traité sur la condition des femmes depuis le Moyen Age.

Qualifier l’affaire de naufrage serait néanmoins injuste. Les chapitres courts corrigent la lourdeur de l’ensemble, la structure en quatre parties claires et nettes, aide à déblayer la scène des crimes. Pourtant, l’effort pèse sans cesse, loin de l’agilité de La fille du train. Malgré sa célébrité soudaine, la timide demoiselle reste objective et lutte en Candide contre la vulnérabilité où la place une exposition maximale. «Je ne me plains pas mais je gère mal cette attention soudaine. J’essaie de me cacher, je voyage, je me réfugie dans des promenades en solitaire, dans la campagne où je peux encore randonner et penser en paix.» Et retenir sa respiration dans l’eau trouble des best-sellers.

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