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Victor Segalen reprend la route des impressions

Réédition de son Cahier de L’Herne, avant l’entrée en Pléiade de l’auteur breton.

Victor Segalen, voyageur et écrivain peu dupe sur la simplification à venir des émerveillements touristiques.
Victor Segalen, voyageur et écrivain peu dupe sur la simplification à venir des émerveillements touristiques.
DR

Pourquoi se pencher encore sur le cas de l’écrivain Victor Segalen (1878-1919), malgré le – modeste – hommage rendu aux 100 ans de sa mort par la réédition de «son» Cahier de L’Herne, dans une version rénovant celle de 1998? Ce recueil de documents et de textes (signés Étienne Barilier, François Cheng, Claude Ollier ou le critique récemment disparu Jean-Pierre Richard) s’adresse avant tout aux spécialistes et les écrits de l’auteur lui-même peinent à élargir un cercle plutôt restreint. Elargissons!

«C’est un cas particulier dans l’histoire littéraire, remarque Christian Doumet, responsable de la publication avec Marie Dollé. D’un côté, il a fallu près de 50 ans et la thèse d’Henry Bouiller dans les années 1960 pour qu’il soit reconnu. De l’autre, sa découverte représente toujours un privilège extraordinaire. Il est devenu l’auteur des meilleurs lecteurs, qui se passent son nom comme un signe de reconnaissance. Sa postérité tranche avec les auteurs qui jouissent d’un succès massif et immédiat, mais disparaissent au fil des années.»

Le chercheur ne pense évidemment pas qu’il puisse rivaliser avec Marcel Proust – «mais rappelons-nous qu’il n’était rien avant 1913!» – ou Paul Claudel, mais n’hésite pas à le voir prendre la mesure d’un Saint-John Perse, Prix Nobel 1960 qui glisserait sûrement dans l’oubli. «Victor Segalen ne deviendra jamais un auteur grand public, mais il fait partie maintenant des grands écrivains du début du XXe siècle, avec des réflexions fortes et modernes sur ce qu’est la littérature, à ne mentionner que sa fascination du vide.»

L’année 2020 affermira encore sa postérité puisque le Breton y fera son entrée dans la prestigieuse collection de La Pléiade, chez Gallimard. Un couronnement éditorial auquel travaille justement Christian Doumet. «Il ne s’agira malheureusement pas de ses œuvres complètes (ndlr: déjà éditées par Robert Laffont dans la collection Bouquins en 1995), mais d’une large sélection, autrement nous aurions dépassé la taille d’un seul volume. Cela nous a conduits à des choix un peu cruels – l’absence d’«Imaginaires» – mais l’essentiel y est.»

Territoires de papier à explorer

Au-delà des querelles d’experts, cette activité éditoriale se présente pourtant aussi comme l’occasion de rappeler que Victor Segalen ne se profile pas uniquement en poète tenté par un hermétisme formel dérivé de la culture chinoise ou en essayiste de l’altérité fustigeant un exotisme de pacotille avec Pierre Loti pour emblème. Plusieurs textes de celui qui fut aussi médecin, ethnographe et archéologue, ne manquent pas d’attraits et d’intérêts. Les amateurs de Gauguin priseront ses textes sur le peintre – raté de peu lors de son arrivée à Tahiti. Les connaisseurs de la Polynésie se plongeront avec délices dans ses «Immémoriaux». Les voyageurs exigeants ne peuvent ignorer son petit texte d’«Équipée», dont la concision n’enlève rien à l’acuité.

Son texte peut-être le plus facile d’accès, un «René Leys» que l’on trouve d’ailleurs toujours en poche, permet de pénétrer dans les méandres du mystère chinois derrière les paravents d’une fiction qui prend volontiers l’apparence d’un roman policier. «Une très bonne manière d’entrer dans son œuvre, sur un versant plus romanesque», approuve Christian Doumet. Hameçonnés par ce récit intriguant, les plus curieux s’aventureront peut-être jusqu’au cœur de la Cité interdite de Pékin avec «Le fils du ciel», ouvrage que l’on considère parfois comme l’autre pièce, plus complexe, plus poétique, d’un diptyque formé avec «René Leys».

À ce moment, il sera peut-être trop tard pour reculer et s’extraire du cercle de cet écrivain dont la vie captive autant que l’œuvre. «Il s’agit d’un artiste double: littéraire, mais aussi celui qui a fait de sa vie une grande œuvre d’art. Un sans-faute d’un bout à l’autre, jusqu’à sa mort. Voulue ou pas, elle est absolument magnifique, en Bretagne après ses pérégrinations chinoises. Seul dans une forêt pleine de symboles avec, à son côté, le «Hamlet» de Shakespeare.»

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