«La vie, c’est pareil à un Tour de France»

InterviewAlors que ses anciens collègues grimpent le Ventoux un jour de fête nationale, le champion cycliste publie ses Mémoires, «Bernard face à Hinault».

Bernard Hinault à la lutte avec Luis Herrera dans l’ascension du Tourmalet, au Tour de 1985, qu’il gagnera, égalant ainsi le record de Jacques Anquetil et d’Eddy Merckx.

Bernard Hinault à la lutte avec Luis Herrera dans l’ascension du Tourmalet, au Tour de 1985, qu’il gagnera, égalant ainsi le record de Jacques Anquetil et d’Eddy Merckx. Image: AFP

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Jeudi, en fin d’après-midi, en haut du terrible mont Ventoux, Bernard Hinault remettra les mail­lots aux vainqueurs. Sûr que le quintuple champion du Tour de France verra défiler des images, lui qui publie Bernard face à Hinault. «Je ne saurais pas distinguer une ascension: il faut les monter, les cols, il faut dire qu’à chaque fois, c’est un exploit!» De toute façon, ajoute-t-il, «les douleurs s’oublient, même mon abandon en 1980, la boule aux tripes». Dans ses Mémoires atypiques, le sexagénaire relit son épopée dans les coupures de presse jaunies et les vidéos d’époque. «Je n’ai pas le temps pour des regrets, confie-t-il. Mais il me suffit de voir ces archives pour que mon petit ordinateur personnel s’enclenche. J’ai la mémoire qui tient la route. J’aimerais qu’on retienne que j’étais un combattant qui ne renonçait jamais. Maintenant, n’allez pas me parler de me «réapproprier» mon histoire… elle a toujours été à moi, mon histoire!»

Et il la détaille, de rectificatifs en anecdotes. Le briscard note que le public italien caresse ses héros avec ferveur, tandis que les fans français leur claquent l’épaule, ce qui, à force, finit par faire mal. Le leader raconte choisir un compagnon de chambrée à chaque fois différent dans l’équipe, pour démocratiser les liens, ne pas les creuser vers trop d’intimité. Fonceur, bosseur, «neuf mois sur douze», Hinault admet sa volonté de tout contrôler. «Même la retraite, je ne voulais pas que ce soit le physique qui décide, ou les autres…» Bernard Hinault en est à sa troisième retraite, la première, sportive, en 1986, puis en 2006 quand il abandonne sa reconversion dans l’élevage de bovins, celle-ci enfin.

«L’étape suivante, c’est mon petit-fils de 14 mois. Je veux partager avec lui ce que j’ai raté avec mes enfants. Oh, je ne me le reproche pas, sur le moment je n’ai pas réfléchi.» Avec un soupçon de coquetterie, l’indécrottable battant aimerait presque apparaître plus diplomate. «Pour ma femme aussi. Je veux lui montrer les paysages que j’ai connus à vélo. Elle a toujours voulu aller en Corse, par exemple.» A priori, ça ne semblait pas si compliqué, ça ne s’est pas fait, voilà. «Je n’ai pas des rêves de milliardaire. Je ne pète pas plus haut que mon cul. Je viens d’un milieu où l’argent ne s’expose pas, ça fait des jaloux.»

«Un peu filou par métier»

L’homme évoque les stars à l’ancienne, genre moyennement commode mais solidement intègre. «Juste un peu filou par métier», écrit-il. Le voir nuancer son rapport à l’éternel rival Laurent Fignon, quand, au Tour 1984, le blond à lunettes rigole des tentatives d’attaque de l’ancien. «Je suis resté étranger à cette affaire.» L’année suivante, quand il le voit à son tour en difficulté, il concède: «J’en ai remis un petit coup, j’ai ri intérieurement.» Pareil pour Greg LeMond. Il dément l’avoir dégommé pour avoir joué au golf au lieu de s’entraîner. «Tout adversaire mérite le respect, même s’il est moins bon que soi.»

Dans la pratique, «le Blaireau» se moque d’être caressé dans le sens du poil. D’autres se seraient vexés de ce surnom. Lui l’a accaparé. «J’aime cette bestiole intelligente, rusée. Il ne faut pas la chatouil­ler, elle devient agressive. Moi, quand un journaliste me critiquait à tort, je lui répondais par une victoire. Quand je gagnais, je descendais de mon vélo et j’allais le provoquer: «Et maintenant, pauvre idiot, qu’est-ce que tu vas écrire?» Bon, c’était une autre époque, le temps des Pierre Chany. Des belles plumes.»

Ça ne l’a pas empêché de leur voler dedans à l’occasion. «S’ils mentent, je les boude. Je les «trique» à vie (ndlr: «interdire de séjour»). J’ai eu des mots, c’est vrai.» A l’ère du clic informatique généralisé, les sportifs d’élite monnaient désormais une image surmédiatisée comme un business. «En définitive, la morale n’a pas changé. Je dis toujours aux jeunes: «Ne vous couchez pas devant les journalistes ou les sponsors. Ils vous apprécieront pour ça.» Ou bien ils partiront.» Il n’apprécie pas trop les stratégies des directeurs de course, il préfère les coureurs qui attaquent à l’instinct, quand ils n’avaient pas besoin d’oreillette pour se décider. Ce bel idéalisme imprègne une vision d’ensemble. «Les gens aiment le scandale, d’accord. Mais ils adorent les belles histoires.» La sienne, répète-t-il, tient du conte de fées. «La vie, c’est pareil à un Tour de France.» Et lui, il a pris l’habitude de le gagner.

Créé: 14.07.2016, 08h28

En dates

1954 Naît à Yffiniac, père poseur de rails, mère travailleuse agricole.
1962 Reçoit son premier vélo pour aller à l’école (20 km par jour); CAP d’ajusteur.
1971 Première course.
1974 Epouse Martine, «50% de ma réussite», avec qui il a deux fils, Mickael (1975) et Alexandre (1981); cycliste pro.
1978 Victoire au Tour de France, puis en 1979, 1981, 1982, 1985; victoire au Tour d’Espagne, puis en 1983.
1980 Champion du monde sur route; victoire au Tour d’Italie, puis en 1982, 1985.
1986 2e au Tour de France derrière Greg LeMond; dernière saison en cycliste pro; devient éleveur bovin dans les Côtes-d’Armor. «J’ai oublié que j’avais été un compétiteur et je n’ai plus fait de vélo. (…) Je me rends compte qu’un de mes fils a 6 ans, l’autre 12 ans!»
1986-1987 Embauché par la Société du Tour de France comme expert logistique; devient «ambassadeur», celui qui remet les maillots aux lauréats à l’étape, assure «le pot d’amitié à la mairie», etc.
2016 Troisième retraite, quitte ses fonctions sur le Tour. «J’aurais pu devenir entraîneur mais ça se serait mal passé: j’aurais été trop exigeant avec les coureurs…»; publie «Bernard face à Hinault».

Le livre



«Bernard face à Hinault»
Bernard Hinault
et Jean Cléder
Mareuil Editions, 250 p.

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