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Le vieux Gentleman Bandit se souvient entre sexe, drogue et karma rock'n'roll

Retiré des affaires depuis 2014, Gregory David Roberts, dandy de grand chemin, publie «L'ombre de la montagne», suite de «Shantaram».

La dernière fois que Gregory David Roberts a frayé avec le commun des mortels, c’était pour la sortie française de Shantaram, il y a dix ans, lors de la rentrée littéraire d’automne. Son avatar traîne encore, d’ailleurs convié avec force dans L’ombre de la montagne, suite biographique aussi intense de près de 900 pages. Sauf que l’écrivain s’est fait la belle. Depuis 2014, le légendaire chroniqueur du bazar interlope de l’Inde moderne s’est éclipsé de la scène publique. Dans une ultime missive à ses disciples, il a expliqué sa volonté d’un jeûne médiatique strict, dépouillé de téléphone, e-mail etc., son refus déterminé des «cocktails, soirées mondaines, festivals, conférences etc.». Candidat bouddhiste à une élévation de son âme et au décrassage radical de ses chakras, le sexagénaire s’est évanoui dans la nature.

En mode gourou éclairé, l’original a pris le temps d’implorer les «cliqueurs» du monde d’expurger la Toile, et plus spécialement Wikipédia, de toutes photos et références à sa personne. Il a encore promis deux prochains volumes à la suite de son diptyque culte. «Je ne fuis pas la vie, je me déplace dans une retraite créative.» Signalant avec honnêteté qu’il n’a pas renoncé à ses droits d’auteur, le romancier précise encore qu’une version «uncut» de son œuvre est disponible, augmentée de 24’000 mots de scènes coupées dans les 23 versions qui ont précédé l’élaboration du texte final. Les puristes savent d’ailleurs que plusieurs de ces brouillons furent détruits par ses gardiens en prison, mais c’est une autre de ces histoires dont sa légende déborde.

Avec sa longue couette de routard propre sur lui et un sourire trop nickel pour briller de première main, le repris de justice australien semble désormais omniprésent. «Bombay, même aujourd’hui, est une ville de mots.» Son immanence innée germe en littérature. Elle se matérialise dans un alter ego, fort gaillard qui a une fille dans la peau, Karla, une moto entre les jambes à laquelle il cause comme à son meilleur pote, et un esprit altier. Le héros se prénomme Lin et cherche à acquérir l’identité de Shantaram, soit en dialecte local, «homme de la paix divine», «rédemption» aussi. Ironie du sort, le Gentleman Bandit le plus recherché de la planète dans les années 1980 se laisse attraper à chaque détour de phrase. Sa douce amie le déshabille en aphorismes. «L’amour est une montagne qui nous tue à chaque fois qu’on la gravit». Ses ennemis le désossent en guerriers célestes. «Nous sommes de fascinantes versions des uns et des autres.» Le paradoxe ne cesse d’étonner, lui en premier, qui se prenait pour l’homme invisible.

Pulsées par un kama-sutra suave, dopées par des substances hallucinogènes et fouettées par de brutales circonstances, les intrigues feuilletonnesques de Shantaram et de L’ombre de la montagne recourent à peine à la fiction. Les réincarnations de l’auteur suffisent à pourvoir un solide fonds de commerce dont les scénaristes hollywoodiens n’auraient pas osé rêver. Les studios Warner Bros, les stars Johnny Depp et Brad Pitt, les réalisateurs Peter Weir et Mira Nair s’y sont cassé les dents durant des années. L’adaptation attend toujours.

Déjà parce que Gregory David Roberts ne considère plus que l’éternité comme réel adversaire. D’où l’ampleur considérable de ses confidences. Parfois à force de fumer la moquette, le baba cool dérape dans des formulations dignes d’une Mme Irma de champs de foire. Mais il ne radote jamais longtemps et en voyou repenti, s’en excuse. Luttes de castes, rivalités de gangs, jalousies de clans… «Le passé est un roman, écrit par le destin, qui tisse toujours les mêmes thèmes, l’amour et sa gloire, la haine et ses prisonniers, l’âme et son prix.» Les mortels accumulent tant de violences que la mort passe souvent pour une simple formalité. Pardi, au royaume de l’hindouisme, l’être et le néant se confondent. Seule subsiste candeur subsiste, invite aux béatitudes si puériles qu’elles suggèrent presque le ridicule des simplets. Voir l’émerveillement hébété et final de l’auteur sur fond de coucher de soleil. Dans le coin de la carte postale qu’il balance d’on ne sait où, un enfant souffle sur un pissenlit. «Sans penser ni comprendre.» Paix à son âme. Shantaram et L'ombre de la montagne, Gregory David Roberts, éd. Flammarion

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