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De Will le barde aux Sex Pistols

Allumant les punks avec Shakespeare en «L’hiver du mécontentement», Thomas B. Reverdy crame les clichés en beauté. En lice pour le Prix Goncourt.

Pascal Ito © Flammarion

Thomas B. Reverdy, 44 ans, pose en audacieux flibustier à double boucle d’oreille dont les butins littéraires s’accumulent sans le retenir. Descendant d’une belle ligne d’artistes, l’agrégé de lettres refuse l’immobilisme. Après le Japon ou l’Amérique, le voici à Londres pour «L’hiver du mécontentement», titre emprunté au «Richard III» de Shakespeare. En 1979, un éditorialiste s’en emparait déjà pour caractériser une saison de grève générale. Miss Maggie agitait alors la cravache, les Sex Pistols hurlaient «No Future» à la reine de Buckingham Palace. «L’Angleterre est une petite vieille qui n’a plus la force de rien», écrit Thomas B. Reverdy qui passe en boucle les Clash ou Joy Division. Mais de nos jours, Marianne Faithfull marche avec une canne. Coïncidence, la muse de jadis vient de sortir un album, «Negative Capability», qui cause aussi du grand Will dans «Gypsy faerie queen». Thomas B. Reverdy rit. «Shakespeare fonde la culture britannique, l’irrigue d’un génie polysémique tel, que parfois, les Anglais le citent sans le savoir!» De quoi rêver d’un prix Goncourt punk.

Mais vous, pourquoi vous emparer de «Richard III» à Londres en 1979? Shakespeare dans l’épaisseur du temps produit mille échos, et «Richard III» que Johnny Rotten déclamait en tirades, ne se réduit pas au monstrueux tyran. Pour éviter la lourdeur, mon héroïne Candice allait jouer la tragédie et même en prendre le rôle-titre. De là, je pouvais lui inventer un carnet de notes dramaturgiques. Au fond, qui est le comédien, sinon celui qui use d’un rôle pour s’exprimer?

«L’hiver du mécontentement» se traduit aussi «L’hiver du déplaisir». En 1979, le sens est un peu tronqué vers une expression de colère, c’est vrai. Car dans le vers suivant, Shakespeare suggère que l’hiver cède le pas à un été de paix et mettre Richard au chômage. Moi, par contre, j’aimais ce raccord protestataire avec l’ère moderne et ses menaces, comme le «Winter is coming» de «Game of Thrones».

Ces résonances vous confortent-elles dans un projet littéraire? Oui, car je ne sais jamais où je vais finir! Je me suis accroché au porte-bagages de Candice qui file à vélo dans le Londres de 1979, j’ai profité de l’ivresse de ses accélérations, sillage romanesque, échos sur son passage.

D’après votre blog, ne structurez-vous pas l’intrigue avec précision? J’aime avoir une architecture, je la construis avec des espèces de rouleaux que je scotche au mur. Déjà pour m’éviter de repeindre mon bureau après chaque livre! Je tapisse ainsi ma modeste alcôve de notes et documents. Je tiens beaucoup à garder tout sous la main, à gauche les citations, les noms de bars du Londres de l’époque, les références musicales etc. Au centre, un plan de la ville. À droite, les lignes et les schémas narratifs de chaque chapitre.

Construisez-vous votre œuvre sur un squelette aussi défini? Mes premiers romans, c’est vrai, avec leur narrateur Thomas, forment une trilogie d’autofiction comme une étude sur l’écrivain. Puis j’ai aspiré au romanesque qui ne spécifie plus la position du narrateur et possède sa propre légitimité. J’y voyais l’autorisation à partir loin du «franco-français», non pas dans un désir de voyage mais d’une dimension autre.

Puis vous moquez-vous, vous avez craint de donner dans le Guide Bleu. En dédicace, les lecteurs me disaient: «Où nous emmènerez-vous la prochaine fois?» ça me donnait froid dans le dos. Bien sûr, il faut creuser des sillons qui deviennent comme des fantômes. Mais il faut aussi se renouveler, se frotter à des genres, se méfier de la sclérose.

Pourquoi alors, garder le prénom de Candice, celui d’«Il était une ville»? Retomber sur le même garçon deux fois par hasard, ce n’est plus un hasard, n’est-ce pas? Comme ce petit miracle de retomber amoureux. Mais du coup, je me sentais libéré dans l’écriture, je n’étais plus obligé au «happy end» prévisible.

Ce défaut de dénouement heureux ne vous permet-il pas d’évoquer le suicide, autre de vos obsessions? Évidemment, mon héros littéraire Richard Brautigan me rattrape. En un sens, je me sens heureux d’avoir pu rouler dans la ville avec Candice, d’avoir réussi à profiter de son courage. En même temps, je suis profondément sensible au protagoniste masculin, ce Jones. Sa façon de combattre l’adversité passe par un renoncement qui me plaît aussi, parce qu’il se situe au-delà de la lâcheté. Jones décide d’arrêter de jouer car l’enjeu ne vaut plus la peine à ses yeux.

Quelle serait la ligne directrice de votre travail à ce jour? S’il fallait trouver un point commun à mes derniers romans, ce serait mon désir de parler des humbles sans misérabilisme. Cette Candice, qui se voit légitimée par le texte de Shakespeare, par exemple. Elle ramène aux histoires de petites gens. Bien sûr, ils ne gagnent jamais mais ils s’en sortent en choisissant l’intelligence et la culture.

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