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Will Self sort son «Parapluie»

Le Britannique déjanté bouscule le texte pour pénétrer dans l'esprit d'une folle amnésique. Plus pour longtemps

Pire que L’enfer, où Dante prévenait de la dure amertume «à monter et de descendre l’escalier d’autrui». Electrique comme un Voyage au bout de la nuit avec un Céline qui aurait brouté la moquette. Quand Will Self tend son Parapluie, mieux vaut larguer ses certitudes. Sous les premières sentences goguenardes du distingué Britannique, se devine l’idée que, contrairement à ses compatriotes, l’ombrelle ne lui a pas servi à se tenir droit mais à gondoler les principes.

Ce fils rebelle d’un ministre de l’église résume d’ailleurs sa légende d’une anecdote: invité en 1997, dans l’avion personnel de John Major, l’inconscient se fait prendre à consommer de l’héroïne. Avec le recul, son renvoi immédiat de la BBC a précipité une brillante carrière littéraire qui allait foisonner en satires grouillantes d’excentricités et de paradis artificiels.

Désormais, ce moraliste mûrissant (et désintoxiqué) précise ses combats. Ainsi, ce roman a sans doute épouvanté son éditeur, avant de le cueillir: Parapluie a été élu dans le prestigieux carré des nominés au Man Booker Prize. Plus que la narration en soi, ici, c’est la matérialisation même du texte qui saute à la gorge. La syntaxe prend des claques, le phrasé ondule avec des déhanchements de syllabes hallucinés. Et l’italique scande les dérives absurdes, ourlant de dentelle calligraphique ce que l’auteur a jugé sans doute, un peu, excessif.

«Je suis ravi, écrit-il. Ravioli de voir que vous vous intéressez à votre apparence.» A sa parution, ces saillies drolatiques débouchaient sur ce commentaire acide dans The Guardian: «Une grosse partie de la littérature anglaise est merdique. Par excès de préciosité, elle essaie de décrire le monde avec des outils archaïques: la phrase, le chapitre, le paragraphe sont calqués sur des modèles désuets, incapables de rendre compte de l’improbable fourmilière qu’est le monde d’aujourd’hui.»

Pas question pourtant d’expédier le verbe aux oubliettes de la pensée moderniste, ou de le calibrer en onomatopées stéréophoniques. L’histoire demeure, tel un socle: en 1971, Zachary Busner, psychiatre, se passionne pour une patiente réduite à l’état légumineux depuis 50 ans. Lui administrant du LSD, ce Zébulon de la médecine déclenche des visions chez Audrey: la voici qui éructe le puzzle de son amnésie dans l’Angleterre de la Première Guerre mondiale. Londres se convulse sous les bombes. Mouvement féministe ou socialiste, tragédies familiales et destin national bruissent dans la cacophonie d’un être traumatisé. Il y aura même une usine de parapluie, munition inattendue pour les poilus.

Emule du psychédélique William Burroughs, partageur des soucis existentiels de James Joyce ou Virginia Woolf, le lettré styliste rajoute une couche à cet héritage préoccupant: Parapluie balise une construction architecturale qui entend orchestrer le chaos d’un esprit dément. L’orgueil en bandoulière, se moquant d’intéresser un quelconque lecteur, Will Self frise l’hermétisme. A la manière de l’adulte face aux enfants terribles qu’il faut juguler sous peine de les trucider, il installe un jeu de patience. En fin de partie, une douceur infinie se révèle. Dégagé des scories de pathétique sentiment d’apitoiement, l’art du conteur a déployé une zone de non-agression où flottent les idées comme des perles de pluie. Elles ne mouillent même plus mais scintillent dans la lumière. Cette grâce magique vaut la peine de prendre son Parapluie.

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