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Quand Yverdon était un carrefour de la pensée

Dans un roman luxuriant, Corinne Desarzens fait revivre la folle entreprise du savoir née dans le canton en 1770.

Dans son dernier roman, Corinne Desarzens raconte comment un moine italien a publié au XVIIIe siècle à Yverdon une encyclopédie en 58 volumes qui a concurrencé celle de Diderot et d'Alembert.
Dans son dernier roman, Corinne Desarzens raconte comment un moine italien a publié au XVIIIe siècle à Yverdon une encyclopédie en 58 volumes qui a concurrencé celle de Diderot et d'Alembert.
JEAN-PAUL GUINNARD

«On s’amuse davantage à Yverdon en quinze jours qu’à Berne en un an.» Citant un patricien bernois du XVIIIe siècle, Corinne Desarzens rappelle que la ville rayonnait alors en carrefour intellectuel, profitant de la folle entreprise d’un moine italien. Dans son nouveau roman, «Le palais aux 37'378 fenêtres», l’auteure plonge dans «L’Encyclopédie d’Yverdon», publiée par Fortunato Bartolomeo De Felice de 1770 à 1780. Soit 58 volumes, 37'378 pages et 1261 planches en dix ans.

La notoriété de ce mastodonte de papier paraît aujourd’hui modeste en comparaison de sa rivale de l’époque, «L’Encyclopédie» de Diderot et d’Alembert. Née à Sète, auteure de nombreux romans, lauréate du prix Schiller en 1990 pour «Deux doigts de prunelle dans un verre à bourbon», Corinne Desarzens a vécu longtemps à La Côte. Elle raconte qu’il lui a donc fallu un détour par la Californie, il y a plusieurs années, pour mesurer la valeur du dictionnaire yverdonnois. Invitée pour évoquer ses livres, elle y a rencontré Clorinda Donato, une chercheuse italienne qui a consacré sa vie à «L’Encyclopédie d’Yverdon».

Lorsqu’elle emménage à Yverdon en 2015, Corinne Desarzens apprend que «la bête» dort au sous-sol de la Bibliothèque municipale et file présenter ses hommages. «Il y a tout un cérémonial, on amène volume par volume. Ils s’entrouvrent sur deux boudins noirs. Ça m’a fait un choc physique de voir ça.» Ce papier «imperceptiblement ondulé, texturé, voluptueux» donne «l’envie de le manger plutôt que de le lire». Alors pour ne pas risquer l’indigestion, plutôt que de prétendre en saisir la totalité dans un roman historique déroulant les faits tambour battant, l’auteure a abordé l’encyclopédie de biais.

En remplissant les blancs entre ces 37'378 entrées, elle explore un destin: celui de Fortunato. Elle le suit de Naples à Yverdon, où son dictionnaire paraît à un rythme effréné. Il écrit, relit, dirige en parallèle une imprimerie et un institut de garçons. Sans oublier le réseau européen qu’il a tissé avec ses 150 correspondants, ni le volet privé: le laborieux transalpin a eu trois femmes et treize enfants.

Une épidémie de dictionnaires

L’écrivaine explore aussi la fascinante construction d’un savoir, dans une époque qui a vu croître les dictionnaires telle une «épidémie». Un essor d’autant plus extraordinaire que «plus tard, encyclopédie sera un mot qui fait fuir, synonyme d’oreiller», relève-t-elle avec malice. En attendant, la concurrence fait rage, la propriété intellectuelle n’existe pas, on se plagie allégrement. Avec un avantage non négligeable pour ce qui sort des presses de Fortunato à Yverdon: la Suisse, comme la Hollande, échappe à la censure. Notre pays exporte alors beaucoup plus de livres qu’il n’en importe.

L’Italien s’affranchit de l’encyclopédie publiée à Paris en hiérarchisant le savoir différemment. Il n’est fidèle qu’à ses idées, coupant sans pitié ce qu’il estime de moindre intérêt dans les textes de ses contributeurs outrés. «Il travaillait comme un sagouin, c’est le mot», s’amuse l’auteure. Une audace qui a payé, puisque Voltaire a fini par avouer qu’il achèterait cette encyclopédie plutôt que celle de Paris. «Fortunato n’était pas un écrivain, mais un faiseur de miracles», estime Corinne Desarzens.

Dans une narration jouant avec l’ellipse, les digressions, les variations de styles, les aphorismes pleins d’humour et les fulgurances poétiques, le roman entre­mêle savamment la grande et la petite histoire autour de définitions reprises de l’encyclopédie yverdonnoise, telles que celle de l’amour, de la mort, de la foi, de l’âme, mais aussi celle du… homard. Quitte à inventer parfois une partie de la définition. Car l’auteure ne prétend pas à l’objectivité. Son livre passionnant et foisonnant recrée plutôt ce que fut la complexité de cette entreprise de classement du savoir. Au lecteur ensuite, s’il le souhaite, de démêler le vrai du faux. «J’ai aimé brouiller les pistes, mettre du Louis-Ferdinand Céline là où l’on ne s’y attend pas. Frotter une définition ancienne avec une citation moderne électrise le texte.»

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