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Zadie Smith entre dans la danse

La prodigieuse Britannique, 43 ans, se dispersait en essais, critiques et billets d’opinion. Romancière, elle recolle les morceaux dans le pavé «Swing Time». Pas de deux jazzy entre des amies que tout oppose

Si la rentrée littéraire francophone fourbit les champions des Goncourt et autres prix d’automne, les écrivains du reste du monde déboulent sans avoir rien à prouver. Parmi les anglophones qui dominent les traductions à 54% figurent trois lauréats du Prix Pulitzer, Michael Chambon, Richard Russo, Jeffrey Eugenides. Des champions aussi, tels Stephen King, Salman Rushdie ou Amor Towles, déjà millionnaire des ventes.

Face à cette offensive, les éditeurs avancent des valeurs sûres, l’Italien Roberto Saviano, l’Espagnol Javier Cuercas, l’Islandais Jón Kalman Stefánsson, etc. Surtout, comme sur le front francophone, des débutants époustouflent. Voir la belle insulaire Amy Liptrot venue des Orcades écossaises ou, de Manhattan, l’intello au cœur en bandoulière Lisa Halliday. Pour expliquer cette jeune garde massive, les experts avancent les effets de la crise économique. Les agents littéraires se montreraient moins avides de royalties. Tout bénéfice pour les lecteurs. Et puis vient Zadie Smith, intelligence classieuse et menton spirituel, enfin retrouvée sur la scène romanesque, qui envole l’imaginaire, bien calée sur ses deux jambes, la sociologie et le glamour.

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Dans un cimetière, à 15 ans, nous avons mangé des «magic mushrooms» et discuté du sens de la vie

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Jusqu’à ce 5e roman, «Swing Time», Zadie Smith n’avait jamais retrouvé l’enchantement polyphonique de «Sourire de loup», une première fiction qui la sacrait star en 2001. Depuis, la belle enfant prodige de la classe aisée britannique ne se reposait pas sur ses lauriers, mais s’exprimait en chroniqueuse publique de ce nouveau dynamisme intellectuel typique d’une société désormais hybride de races et de cultures. Après des fictions moins abouties, désormais professeur à l’Université de New York,

la championne du métissage romanesque semblait satisfaite de compiler critiques, essais et autres billets d’opinion. Toujours brillante. Mais aussi frustrante, voire un peu papesse chic des lettres sous ses turbans aussi emblématiques que les chapeaux d’Amélie Nothomb. D’où le plaisir de la voir orchestrer «Swing Time». Mieux, Zadie Smith y affiche une maturité nouvelle qui ne freine même pas une étincelante authenticité innée.

Composant cette partition jazzy aux USA, l’immigrée pianote pourtant à fond sur l’air des quartiers populaires de Londres, «Ceux du Nord-Ouest» qui lui donnaient le titre d’un précédent roman. Deux gamines métisses y grandissent entre deux entrechats d’un cours de danse. Le pas de deux d’une amitié «à la vie à la mort» ne conduit pas au même destin pour ces amoureuses de Fred Astaire, Cab Calloway et Jeni LeGon. Le lien résiste, bien plus que les amitiés d’adultes forgées dans des circonstances plus tièdes, comme l’auteur l’explique dans la revue Foyles. «Les affinités entre grandes personnes viennent de lectures communes. De maris qui sympathisent. De relations de travail. Ça ne se compare pas à «Dans un cimetière, à 15 ans, nous avons mangé des magic mushrooms et discuté du sens de la vie jusqu’au lever du soleil.»

De là, les rêves peuvent bien faire des claquettes sur un magnéto qui passe en boucle les comédies musicales légendaires. À la télé, Michael Jackson peut esquisser son «Moonwalk» dans Top of the Pops. Le thriller de la vie se charge d’émousser les fantasmes des fillettes. Tracey, «Shirley Temple basanée», surdouée fantasque, s’envole vers les étoiles et le paiera de quelques désillusions.

Sa pote, telle une vierge sage «aux pieds carrés et plats», joue les ombres dans le sillage international des jet-lags d’Aimee, une pop star qui se pique de mécénat en Afrique. Dans une saga aussi séduisante qu’un film en Cinémascope, Zadie Smith ne nomme jamais cette autre fille, l’amie prodigieuse, telle que l’énoncerait sa collègue Elena Ferrante. Par contre, la mystérieuse et plus ordinaire témoin du monde qui s’emballe dans ces folles années 80 prend des allures d’alter ego. Du moins l’écrivaine s’appuie-t-elle sur son épaule, adoptant la première personne du singulier, un fait inédit dans son œuvre.

De là, le binôme des copines explose aussi. Tracey peut toucher au génie et danser jusqu’à épuiser les mystères et les embrouilles de son existence. Plus cérébrale, la conteuse de «Swing Time», en philanthrope réfléchie, croit en sa cervelle pour résoudre les problèmes.

Trop subtile pour écrire en noir et blanc, Zadie Smith multiplie les niveaux de lecture. Sa narratrice arbore une peau foncée selon les critères British. En Gambie, la voilà plutôt de carnation pâlichonne. Tracy pourrait prendre l’orbite des stars déchues, elle se sauve ailleurs, loin du cliché. Pas de fin heureuse classique pour son amie non plus. Tout se joue en nuance, dans les clairs-obscurs. Car sous des péripéties épiques qui flirtent parfois avec le soap aguicheur, la romancière s’obstine à l’analyse scrupuleuse d’une société mouvante. Les mues progressent en spirales et paliers, dans le flou. Il n’y a jamais de franche résolution, pas plus de pleine success story dans «Swing Time», le film n’en est que bien meilleur.

«Swing Time» Zadie Smith (Éd. Gallimard, 469 p.)

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Amor Towles mate un aristo russe prisonnier d’un palace

L’Américain délecte avec ce conte situé en 1922

Lorsqu’on rencontre le comte Alexandre Ilitch Rostov, né à Saint-Pétersbourg le 24 octobre 1889, il est en fâcheuse posture. Le procureur Vychinski instruit son procès devant le Commissariat du peuple aux affaires intérieures. Nous sommes en 1922, la Russie est soviétique, Rostov est aristocrate et ce tribunal a le pouvoir de le condamner à mort.

Le noble ne devra son salut qu’à un poème qu’il a rédigé en 1913, dans le salon sud des Heures dormantes – la propriété des Rostov à Nijni-Novgorod – avant de s’exiler à Paris. Poème qui laisse entendre qu’Alexandre, bien que contaminé par sa classe sociale, aurait des sympathies révolutionnaires. Il vivra donc, mais sous l’œil du pouvoir, assigné à résidence à l’Hôtel Metropol dont il occupe la suite 217 depuis quatre ans. «Si vous mettez ne serait-ce qu’un pied à l’extérieur du Metropol, vous serez exécuté sur-le-champ», assène le juge Ignatov.

Et voilà le lecteur d’«Un gentleman à Moscou» – best-seller de l’écrivain américain Amor Towles traduit aujourd’hui en français – embarqué pour passer 32 ans avec un homme exquis, au charme d’un autre temps, dans un palace de Moscou dont les fenêtres donnent sur le Bolchoï. Un établissement comme on en construisait dans toutes les capitales européennes et américaines à l’époque, un petit monde chic et feutré, cosmopolite, dans lequel le camarade Rostov navigue comme un poisson dans l’eau.

On le suit avec délectation au Boyarski, le très sélect restaurant de l’hôtel, au Chaliapine, le bar où se retrouvent tous les étrangers de Moscou, chez le barbier, en cuisine avec le chef Émile, en salle avec Andreï, dans l’atelier de couture de Marina. On le regarde faire les 400 coups grâce au passe-partout de sa jeune amie Nina, espiègle gamine vêtue de jaune. Gravissant les marches deux à deux, on grimpe sous les combles dans une chambre de bonne agrémentée d’une dépendance, où on lit Montaigne sous le portrait d’une sœur adorée et défunte. On découvre le secret de ces pièces d’or qui assureront à Alexandre, sa vie durant, une existence confortable.

Car existence il y a. Le comte aurait pu se jeter du balcon de sa suite, ce qu’il a bien failli faire. Au lieu de cela, il préfère se construire un présent au Metropol. Il travaille, noue des affections indéfectibles et devient un père affectueux entre ces murs poreux: l’histoire de la Russie se faufile sans peine par la porte à tambour du palace. Alexandre tombe amoureux, et pas de n’importe qui: «La créature étudia le comte. Celui-ci remarqua alors que les accents circonflexes au-dessus de ses sourcils ressemblaient étrangement au marcato porté sur certaines partitions musicales – pour indiquer que le passage doit être joué un peu plus fort. Cela allait sans doute de pair avec le goût prononcé de la créature pour l’autorité et la voix rauque qui en résultait.» «Un gentleman à Moscou» coule comme une pièce de soie entre les doigts. Alors tant pis pour la rigueur historique et idéologique! Amor Towles nous ravit si bien avec son univers romanesque qu’on se laisse emporter avec indulgence et jubilation. Pascale Zimmermann

«Un gentleman à Moscou» Amor Towles

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