Luigi Pericle, le trésor tombé du ciel

PeintureReclus et oublié, le peintre avait laissé dans sa maison plus de 6000 œuvres, dénichées par le nouveau propriétaire, Andrea Biasca-Caroni. Lequel fait depuis revivre le destin hors normes du mystique d’Ascona.

Dans sa chambre d’adolescent, Andrea Biasca-Caroni et sa femme Greta ont organisé le classement et l’expertise des 6000 peintures et dessins achetés avec la maison de Luigi Pericle.

Dans sa chambre d’adolescent, Andrea Biasca-Caroni et sa femme Greta ont organisé le classement et l’expertise des 6000 peintures et dessins achetés avec la maison de Luigi Pericle.

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L’histoire pourrait faire un film. Le décor? Un hôtel aux couleurs joliment désuètes des années 60, entre le bleu du lac Majeur qu’il domine, le vert de la montagne au relief de laquelle il est accroché et le jaune canari de ses parasols. L’époque? Ces fameuses sixties, quand Ascona balançait entre son statut de Croisette suisse branchée et de havre mystique lié à la communauté utopiste du Monte Verità. Puis, par un saut temporel, la fin de l’année 2016, quand le propriétaire de l’hôtel racheta une petite maison jouxtant son établissement et dans laquelle vivait en reclus un étrange personnage – peintre, écrivain, astrologue, ufologue, on ne sait pas trop, mort quinze ans plus tôt sans descendance. L’intrigue? La meilleure: la découverte d’un trésor.

Quand Andrea Biasca-Caroni raconte son histoire, son discours s’emballe souvent, encore stupéfait du tour pris par son existence depuis ce fameux soir d’hiver où il alla visiter seul la maison de Luigi Pericle, l’acte de vente encore en poche. Le gérant bien sapé, né à Ascona en 1969 dans une bonne famille possédant l’hôtel du même nom, quadrilingue après notamment des études à Genève, marié depuis 1999 à Greta, n’avait alors d’autre but que d’acquérir sa future demeure familiale, qu’il avait connue toute sa vie comme celle d’un voisin aimable mais énigmatique. «Gamin, il m’intriguait beaucoup. On disait qu’il étudiait l’astrologie. Alors, vers l’âge de 12 ans, j’ai fait tirer mon horoscope sur une machine à sous et le lui ai apporté. Il m’avait reçu gentiment et donné quelques conseils. Mais je savais peu de chose de lui, sinon qu’il avait été peintre.» Alors que le nouveau propriétaire traverse le salon abandonné depuis la mort de Luigi Pericle en août 2001, à l’âge de 85 ans, son attention est attirée par un ouvrage dans la bibliothèque. «Il s’agissait d’un catalogue de Peter G. Staechelin, l’un des principaux collectionneurs et marchands d’art suisses du siècle passé (ndlr: en 2015, la Fondation Rudolf Staechelin orchestra la vente pour 300 millions de dollars du tableau de Gauguin «Quand te maries-tu?» alors le plus cher du monde). Je le feuillette. Monet, Picasso, Manet, Cézanne, Van Gogh… et Pericle! Ah bon? (Il rit.) Je bondis sur mon téléphone: «Greta!!»

Dès lors, la condition émise par l’État tessinois, propriétaire du bâtiment après la mort de Pericle, de prendre à sa charge le déblaiement des centaines d’œuvres encombrant la demeure devient un cadeau du ciel. «En signant l’achat de la maison avec tout son contenu, je rendais presque service en acceptant de vider la cave!» Dans celle-ci, il découvre des caisses en bois remplies de tableaux et de dessins en noir et blanc petit format. Au total, Andrea et Greta réunissent 6000 pièces originales, dont 15 grandes toiles. «Entendons-nous bien: au moment de sa découverte, le travail de Luigi Pericle ne valait effectivement presque rien. L’État s’en était assuré. Mais c’était sans connaître son parcours unique dans le marché de l’art, dont témoigne notamment sa présence dans le catalogue Staechelin» (lire encadré).

Dès lors, l’hôtelier se fait restaurateur… d’art. Pas seulement de l’œuvre, dont il organise à grands frais le classement et l’expertise. Mais surtout de la «marque» Pericle. «Sur le marché de la peinture, sa carrière fut aussi courte que brillante. De 1962 à 1965, introduit par Staechelin, il fut représenté par Hans Hess, curateur de renom qui l’exposa en Angleterre dans six musées nationaux. Sa cote grimpa rapidement mais, en 1965, lassé des mondanités, il cessa de commercialiser sa peinture et s’installa à Ascona dans cette maison que lui avait échangé Peter G. Staechelin contre 100 tableaux. Ceux-ci compris, je pense qu’il existe environ 400 toiles de Pericle dans le monde. Il a vendu au premier ministre allemand de l’époque, au photographe de mode Erwin Blumenfeld, à l’actrice Brigitte Helm qui joua dans «Metropolis», etc. Une grande partie de mon travail consiste à répertorier ce qu’il a écoulé durant trois ans.»

Avec la maison, Andrea Biasca-Caroni est donc devenu propriétaire de l’entier de la production de Luigi Pericle de 1965 à 1980, année où il cessa définitivement de peindre. Une œuvre «finie» dont la cote, nantie d’une belle histoire, ne peut que grimper, selon le Tessinois. Elle a en tout cas trouvé ses premiers acquéreurs parmi la clientèle de l’hôtel. Le fruit des ventes, substantiel et confidentiel, a été réinvesti dans un espace à la Biennale de Venise, où 50 pièces de Luigi Pericle sont exposées dès aujourd’hui et jusqu’en novembre à la Fondation Querini Stampalia.


Du rêve américain au marché de l’art, de la jet-set à la retraite zen, le Suisse a connu plusieurs vies

En 1965, J. D. Salinger cesse d’écrire et s’enferme dans un isolement méditatif… et définitif. On ne peut soupçonner Luigi Pericle, homme entier et rigoureux, d’avoir voulu copier en fan l’écrivain américain. Toujours est-il que le peintre suisse choisit cette même année 1965 pour se retirer jusqu’à sa mort en 2001 dans sa villa des hauteurs d’Ascona, après deux vies à succès. Rembobinons. Luigi Pericle a vu le jour à Bâle en 1916, d’un père originaire des Marches italiennes. Talent précoce, il réalise ses premiers tableaux à l’âge de 12 ans.

Viré d’une école d’art, il peint pour lui mais détruira sa production des années 40 pour se tourner vers l’illustration. Avec succès: en 1951, sa petite marmotte «Max» devient la mascotte quotidienne de multiples publications américaines, sur le même format comic strip que Snoopy ou Popeye. Une soixantaine de grands quotidiens achètent ses dessins, que Pericle enverra bientôt depuis le Tessin, où il s’installe avec sa femme. Féru de bouddhisme depuis l’âge de 17 ans, il est attiré par l’expérience communautaire et naturaliste du Monte Verità, la «Colline de l’Utopie» d’Ascona. Mais il ne boude pas les plaisirs de la vie, s’offrant la Ferrari décapotable d’Ingrid Bergman…

En 1960, il se lie d’amitié avec le collectionneur et marchand d’art suisse Peter G. Staechelin, qui le presse de se remettre à la peinture et organise sa mise sur orbite. De 1962 à 1965, Pericle se frotte à la jet-set, dans le giron des galeristes stars comme Martin Summers, qui l’expose à la Tooth Gallery londonienne, entre Picasso et Dubuffet. Mais les cocktails n’amusent qu’un moment le cérébral, toujours plus attiré par l’étude ésotérique et le croisement entre les disciplines artistiques, religieuses et intellectuelles, vers un idéal de quête philosophique unifiée. Sa peinture dédiée à l’abstrait informel reproduit cette démarche de recherche sur les formes, les matériaux, les textures et les symboles.

«Il exprimait dans la peinture ce qu’il voyait au niveau supérieur mais ne pouvait retranscrire en mots», analyse Andrea Biasca-Caroni. Cette «réification de l’invisible» se nourrit d’une passion pour les langues (Pericle étudie le latin, le grec, le japonais, le chinois), les astres et la sapience du caché: ses cadrans astrologiques aux notations innombrables, inspirées des savants médiévaux comme des astrologues orientaux, sont autant des œuvres d’art que des bijoux de précision mathématique. En 1980, il cessa de peindre pour se consacrer à l’étude des astres, ufologue sans complexe et écrivain de science-fiction sans éditeur: le manuscrit de 500 pages de son unique roman, «Jusqu’à la fin des temps», fut retrouvé quinze ans après sa mort, au milieu de ses dessins et peintures.

www.luigipericle.org

Créé: 11.05.2019, 18h03

En images



L’une des rares photos de Luigi Pericle, ici avec son épouse, en mode dolce vita au début des années 60. Grâce à son travail d’illustrateur pour journaux américains, le natif de Bâle roulait en Ferrari.




Luigi Pericle, «Matri Dei d.d.d.», 1978, technique mixte sur masonite (42 x 29,5 cm).




Luigi Pericle, «Golem Uraniano II», 1964, technique mixte sur toile, (55 x 34 cm).

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