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«La mafia a plus peur de l’école que des menottes»

Davide Cerullo, ancien criminel, se bat avec ses écrits et ses photographies contre le crime organisé à Naples. Entretien à Orbe où il expose

«La culture est l’unique arme de rédemption». Une inscription sur les murs de Scampia, à Naples, où Davide Cerullo oeuvre à montrer une autre réalité que celle du crime, dévoilant le visage de ceux qui se battent au jour le jour.
«La culture est l’unique arme de rédemption». Une inscription sur les murs de Scampia, à Naples, où Davide Cerullo oeuvre à montrer une autre réalité que celle du crime, dévoilant le visage de ceux qui se battent au jour le jour.
DAVIDE CERULLO

«Davide Cerullo est une braise échappée d’un incendie. Cela arrive aux bois qui se battent contre le feu.» Difficile de faire mieux que son ami l’écrivain Erri de Luca pour décrire en quelques mots, ce Napolitain de 44 ans qui a tourné la page du crime organisé pour ouvrir le livre de la pensée, de la poésie, de l’image en résistance. Que ce soit par ses livres, ses photographies (exposées actuellement à l’Espace culturel Hessel d’Orbe) ou encore par les associations qu’il a créées, l’habitant de Scampia, quartier devenu tristement célèbre avec le roman «Gomorra» de Roberto Saviano et le film de cinéaste Matteo Garrone, Davide Cerullo n’a pas baissé les bras et vise juste. Rencontre avec un activiste toujours enflammé.

Comment êtes-vous «entré» en photographie? Je ne suis pas un photographe, je suis quelqu’un qui fait des photographies. Je le dis sincèrement, par respect pour ceux qui le sont vraiment. Je me suis souvent arrêté sur les images dans des journaux, surtout sur les visages, où je voyais un récit, une douleur, un appel. Une responsabilité. J’ai compris que je pouvais aussi écrire avec la photo et raconter mon quartier, les enfants. L’enfant que je n’ai pas été…

Avez-vous eu accès à des expositions? Je n’en ai jamais vues. J’avais volé une revue où il y avait des images de Sebastião Salgado et ce noir blanc m’avait touché. Mais après basta! J’ai commencé la photo à Scampia avec un appareil que l’on m’avait prêté. Avec une attention particulière aux visages, parce que, dans le visage de l’autre, il y a aussi le mien. Ceux des enfants m’ont rappelé à ma responsabilité vis-à-vis d’eux: il faut se battre pour leur permettre d’être des enfants. Les priver d’enfance est l’un des plus grands crimes de l’humanité.

Vous-même, avez-vous été emporté jeune par la criminalité? J’avais 10 ans. Mon enfance a été niée, abusée, perdue, volée, tuée. C’est ce que je montre dans certaines de mes images. Je me suis enrôlé parce que je manquais d’instruction, je ne connaissais pas la poésie, les livres, ce qui permet d’être libre. Le pouvoir mafieux pouvait donc me contrôler et, avec la Camorra, ce n’est pas comme avec la ‘Ndrangheta (ndlr: organisation criminelle de Calabre), c’est très facile. J’ai transporté drogue et armes. Ils payaient.

Dix ans, c’est très jeune… Oui, je venais d’une famille avec 6 filles et 8 garçons, avec un père qui était parti. J’ai vendu de la mort, conduit des motos, des voitures, porté des armes. J’ai tiré… Je ne l’ai pas fait parce que j’étais né là. J’aurais fait la même chose à Milan, à Turin, à Paris. Je l’ai fait parce que je n’avais pas les instruments pour me défendre: l’école, la culture, la communauté, la société civile, l’État. À Scampia, l’État, ou plutôt l’absence d’État, a fait plus de mal que la Camorra. C’est important de le dire, autrement on croit que Scampia est uniquement ce qu’en raconte Saviano (ndlr: auteur de «Gomorra», livre sur la Camorra à Naples et à Scampia). La Camorra est maintenue en vie par les journaux, la fiction. Mais nous sommes plus forts, nous devons être plus forts avec la poésie, l’amitié, l’égalité. Alors qu’ils parlent de tous ces personnages comme s’ils étaient immortels, il faut recommencer à parler de la beauté, cette arme puissante.

Par quel miracle avez-vous échappé à ce premier destin? Par cette force de la beauté. Quand tu lui permets d’entrer dans ta vie, tu n’es plus le même. Je n’avais jamais entendu parler de Gandhi, de Martin Luther King, de Nelson Mandela… À 18 ans, j’étais dans la prison de Poggioreale. Un jour, en rentrant de la promenade dans la cellule où nous vivions à 25, j’ai trouvé les Évangiles à côté de mon lit. Mon premier accès à la salubrité de la parole, qui te soulève, te réchauffe. Par la poésie, on se trouve retrouvé, ramené à la vie. Dans les dernières pages, j’ai trouvé mon nom, Davide. Moi aussi je pouvais prendre part à une vie différente. La pire des oppressions s’exerce sur celui qui est muet, dénué de parole. Elle m’avait été rendue. La mafia a plus peur de l’école que des menottes. Lorsque je suis sorti de prison, j’ai commencé à lire Pasolini. Et là, ça a fait «boum»!

Pourquoi Pasolini? Un hasard. J’ai trouvé «La religion de mon temps» dans une édition bon marché. Je l’ai feuilleté par curiosité. Il écrivait à un pape en lui parlant de la mort d’un clochard près de Saint-Pierre. «Tu ne l’as pas vu alors que tu étais si près? Et tu savais que pécher, ce n’est pas faire le mal mais ne pas faire le bien. Combien de fois n’as-tu pas fait le bien alors que tu aurais pu? Il n’y a pas plus grand pécheur que toi.» Là, j’ai compris que si l’on peut dire ça à un pape, c’est qu’on ne peut pas nous voler la parole. Même mis en prison, on demeure libre avec elle. Et on ne meurt pas: s’ils nous tuent, la parole reste.

Que sépare l’ado que vous étiez et l’homme que vous êtes aujourd’hui? La distance n’est pas grande, elle est petite. À l’époque, je faisais mes photos dans ma tête, sans appareil. Mon frère qui se piquait, ma mère en prison. On m’a tiré dessus, cassé les os – j’ai passé 40 jours à l’hôpital. L’argent gagné. Les assassinés. Ces images, je les ai encore en moi, le bien et le mal emmêlés. Entre le personnage et la personne, j’ai choisi la personne, mais le personnage, le Davide d’autrefois, est toujours là. J’ai toujours l’instinct du mafieux, car en devenir un était alors ma plus belle ambition. Un vieil ami m’a dit un jour: Tu fais quoi, tu as changé? Tu n’aurais pas dû: on comptait sur toi pour devenir notre chef!

On ne change donc jamais. Juste, mais on ne fait pas les mêmes choses. On atteint la responsabilité de notre vie, mais la liberté n’est pas complète si elle n’épouse pas celle des autres. Il y a aussi une responsabilité de la mémoire. Les juges Paolo Borsellino et Giovanni Falcone sont morts pour notre liberté. La mafia les a tués, mais nous les tuons une deuxième fois si nous les oublions.

Quelles sont les réactions des gens à votre travail? À travers mes photos et mes livres, le quartier est heureux que je raconte, avec force et dignité, une autre Scampia qui peut se libérer par rapport à celle de Saviano où personne ne se sauve, où tous sont perdus. Ce n’est pas vrai. Pour cette raison, il faut rester attentif aux gamins qui deviendront à leur tour des pères, bons ou mauvais. Il faut leur donner la possibilité de réussir, garder la certitude de la victoire.

La noirceur de la fiction pèche par son pessimisme? Saviano est encastré dans la fascination du mal total. Sa dénonciation était importante au début, mais cela devient un business et Naples nourrit désormais du ressentiment. Il faut laisser émerger la possibilité d’une lutte. Tant de gens luttent à Scampia, quartier de 80 000 habitants avec plus de 70 associations qui résistent. Il faut arrêter le tourisme de l’horreur, mais venez sans crainte à la rencontre de ce quartier, même seuls, même la nuit. C’est un des plus sûrs de la ville. Il ne s’y passe rien et vous y croiserez des gens magnifiques.

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