À la maison, personne ne vous entend crier

CultureDe tout temps, les artistes ont scénarisé les pires fléaux pour le plus grand bonheur des Terriens. Tour d’horizon d’un genre qui passionne toujours.

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Image d'illustration. Image: Enzo B/Unsplash

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Et dire que d’ici peu le coronavirus inspirera sans doute les scénaristes, artistes et écrivains. Comme nombre de créateurs avant eux, ceux-là laisseront ainsi de petits cailloux sociologiques, toute une matière à disséquer pour jauger les discours moraux et politiques d’une époque. La pop culture regorge de ces indicateurs qui nous renvoient à nos comportements.

Chercheur au CNRS, Frédéric Vagneron insiste particulièrement sur une donnée influente dans les circonstances actuelles, le caractère temporaire d’une épidémie. «Les historiens parlent d’une dimension «dramaturgique», avec un début, un milieu et une fin.» Cette structure influence forcément le récit. Une manne, donc, pour les scénaristes.

Voir au hasard la trilogie zombiesque de George A. Romero, avec son épicentre en 1978, «Le crépuscule des morts-vivants (Dawn of the Dead)» qui condense une critique sanglante du consumérisme américain en se situant au cœur d’un centre commercial.


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La toute nouvelle série de Canal Décalé, «L’effondrement», qui démarre elle aussi dans un supermarché, offre aussi plusieurs lectures. Soudain, les lumières s’éteignent, clignotent sur des rayons souvent vides. Pire que la pénurie de serviettes hygiéniques, les caisses ne prennent plus les cartes, les bancomats et autres distributeurs d’essence se retouvent vides.

Filmé avec une esthétique au réalisme crade, c’est déjà flippant. D’autant que l’origine de ce cataclysme bientôt mondial n’est pas expliquée. Or les experts s’accordent sur le fait que les objets les plus anxiogènes sont ceux qui n’ont pas d’origine humaine, ne sont pas intentionnels et restent invisibles.

S’identifier au chaos

Premier constat, le seul suspense dans «L’effondrement» réside dans l’origine de la catastrophe qui ne sera révélée qu’au huitième et dernier épisode. Du 2e au 180e jour de crise, les concepteurs jouent à fond l’identification. Comme si tout se déroulait en bas de chez nous.

Le coronavirus aurait pu être l’une des causes, note le réalisateur Guillaume Desjardins sur Peak TV.« Je voulais développer le moment de bascule dans un chaos dont on ignore encore le fondement. Quand tout se casse la gueule… C’est là que se révèle le mieux notre dépendance à un système fondé sur de l’énergie fossile et nucléaire. Soudain, que faire des personnes âgées, des malades, etc.?»

Et tant pis s’il y règne parfois une idéologie zadiste, façon expérimentation utopique menée à Notre-Dame-des-Landes depuis 2014. Pourtant, quitte à paraître un peu «bisounours», avoue Guillaume Desjardins, pas question de jouer les gros bras façon «Mad Max», les costauds égoïstes qui se tirent la bourre au détriment du collectif. La solidarité l’emporte.


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Autre marqueur fort de «L’effondrement», le combat écologiste porté par des jeunes. Si naguère les scénaristes se concentraient sur une calamité à la fois, désormais l’interactivité du village mondial, plus résilient que par le passé, oblige à un pluralisme en cascade. «D’où notre option, poursuit le cinéaste, de ne pas choisir entre épidémie bactériologique, contamination nucléaire ou guerre des ressources. Dans une société à flux tendu capable de réaction rapide, montrer des effondrements successifs semblait plus patent.» Troisième leçon à tirer ici: ça fiche la trouille tant l’allégorie ne se conclut pas par un horizon dégagé sur un océan de bons sentiments.

«Years and Years», minisérie de Russell T. Davies, avec Emma Thompson, ne procède pas autrement. Cette récente production de la BBC évoque le concept défendu par l’astrophysicien Jacques Blamont dans «Introduction au siècle des menaces» (Éd. Odile Jacob). En gros, ce brillant scientifique, entre deux vents interstellaires et un mystère de la galaxie, prend l’air du temps. En ce XXIe, écrit-il, grondent trois risques majeurs: les conflits entre peuples dotés de l’arme atomique, l’expansion d’épidémies, l’épuisement des ressources naturelles.

«Tout ne conspire-t-il pas pour produire une déflagration comme le monde n’en a jamais connu?» Revue et discutée dans un home sweet home de Manchester, l’explosion lente colle au fond du canapé. «Years and Years» étale ses mauvaises nouvelles anxiogènes sur plusieurs années avec une efficacité classique. Les protagonistes dévoilent des profils sociologiques typés, de l’homosexuel contrarié à l’arriviste politique populiste. Le décor postfuturiste offre une plausibilité maximale, entre ordinaire ouvrier et gadgets crédibles – du genre Google activé comme un Siri ambiant.

La multiplicité des couches sociales (des migrants aux décideurs) comme des fléaux (virus du singe et désastre nucléaire) permet une variation infinie de rebondissements. Reflet de l’ère hyperconnectée, les infos se juxtaposent sans même besoin de les expliciter.

Cliquons d’ailleurs sur une conclusion rassurante. Yannick Burri, maître de philosophie à Morges, note une constante sur son blog: «Les zombies sont la métaphore de la perte «d’humanitude», cette notion forgée par le Suisse Klopfenstein en 1980 et popularisée par le philosophe et généticien français Albert Jacquard, qui désigne cette attitude propre à l’homme civilisé.» À suivre, donc.

Créé: 25.03.2020, 12h06

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