Mai-Thu Perret, artisane des utopies

Art contemporainLe Mamco offre à la plasticienne genevoise une rétrospective. Rencontre avant vernissage.

Alors que la rétrospective qui lui est consacrée se monte au 1er étage, Mai-Thu Perret pose, au 3e, dans «L’Appartement», reconstitution de celui qu’a occupé le collectionneur Ghislain Mollet-Viéville à Paris entre 1975 et 1991.

Alors que la rétrospective qui lui est consacrée se monte au 1er étage, Mai-Thu Perret pose, au 3e, dans «L’Appartement», reconstitution de celui qu’a occupé le collectionneur Ghislain Mollet-Viéville à Paris entre 1975 et 1991. Image: Frank Mentha

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Elle est entrée en art par la littérature. Si le talent de Mai-Thu Perret s’incarne aujourd’hui dans une œuvre visuellement foisonnante et virtuose, mêlant disciplines et médiums, il lui reste de ses études de lettres à Cambridge un parler savant, une avidité pour les livres et un besoin impérieux de mettre les choses en récit. Sa pratique, la Genevoise d’origine franco-vietnamienne, née en 1976, l’a essentiellement forgée en réalisant les pièces des autres – elle fut notamment l’assistante de Steven Parrino à New York – et par l’expérience curatoriale – elle codirigea Forde, l’espace d’art contemporain de l’Usine.

C’est en 1999 qu’elle présente ses premières créations, inscrites dans un projet baptisé «Crystal Frontier», la fiction d’une communauté de femmes établie dans le désert du Nouveau-Mexique. De cette société utopique tricotée à l’imaginaire, Mai-Thu Perret n’a cessé, de près ou de loin, de dresser le portrait archéologique, produisant objets et textes qui lui donnent vie. À partir du 10 octobre, le Mamco (Musée d’art contemporain de Genève) consacrera une rétrospective au travail singulier de la plasticienne, à laquelle fera écho un accrochage sur le mouvement, «Pattern & Décoration».

Qu’allez-vous présenter au Mamco?

On pourrait qualifier l’exposition de rétrospective, même si elle n’est pas exhaustive. Il y avait le désir de la part de Lionel Bovier, directeur du musée, et Julien Fronsacq, conservateur en chef, d’être représentatif, en montrant des œuvres du tout début jusqu’à maintenant, ainsi que beaucoup d’objets différents. On y verra une installation vidéo, une théière géante, la série des «Guérillères» (ndlr: statues de femmes à taille humaine en uniforme de soldat), commencée il y a deux ans, ainsi qu’une nouvelle installation sculpturale, sous la forme d’une longue palissade en bois reprenant un motif issu d’un jardin zen de Kyoto…

Votre travail s’inscrit-il toujours dans l’univers de «Crystal Frontier»?

Oui et non. Il y a des intersections, des parallèles. Quand on voit les «Guérillères», on pourrait imaginer que les femmes de la communauté imaginée dans cette fiction sont entrées dans la lutte armée. Mais elles s’inspirent aussi de combattantes kurdes au Rojava, en Syrie, alors que leur nom renvoie au titre d’un roman de Monique Wittig publié en 1969. Certaines choses se superposent.

Les problématiques de genre sont-elles importantes pour vous?

C’est une dimension avec laquelle je travaille souvent. En ce moment, la problématique est éminemment présente dans l’actualité, mais il s’agit d’une des questions fondamentales de notre société. L’inégalité structure toute notre culture, créant même parfois des choses intéressantes. Par exemple, les «Guérillères», j’y suis arrivée un peu par hasard. Il y a environ trois ans, on m’a envoyé une vidéo sur ces miliciennes kurdes: c’était sidérant de voir ces filles de 18 ans apprendre à manier des armes et à combattre. En même temps, il y avait quelque chose de très tendre, en résonance avec leur vie quotidienne. Ces œuvres ont un contexte: elles ont été conçues pour une exposition à Dallas, au Texas, six mois avant l’élection de Trump, six mois après l’attentat du Bataclan, dans un temps où la violence était omniprésente. Quand j’ai vu ce film, je n’arrêtais pas de penser à ces personnes et j’ai eu envie de réaliser une sorte de mémorial, ou d’éloge, en créant des statues à leur effigie, tout en sachant que ça restait du domaine de l’imaginaire puisque je ne les ai jamais rencontrées.

Comment est né «Crystal Frontier»?

Après des visites à différentes communautés bien réelles dans le désert américain et la lecture de certains livres. Au début, l’idée était celle d’une inversion littéraire: il y a tant d’espaces uniquement masculins, qu’est-ce que ça donnerait d’imaginer un groupe autonome avec seulement des femmes? Quelle forme de liberté cela apporterait?

Le récit joue un rôle fort dans votre œuvre. Écrivez-vous beaucoup?

Assez peu. Toutefois, je pense énormément par narration ou bribes d’histoire, et je fais de multiples recherches par la lecture. Il m’arrive encore de rédiger quelques textes que j’ajoute à ceux de «Crystal Frontier». Pour l’exposition, on a d’ailleurs consacré une salle à ces écrits, présentés de façon très graphique: les parois sont peintes en trois couleurs et des extraits de textes directement collés au mur, à des échelles différentes.

Diriez-vous qu’il y a un aspect documentaire dans votre travail?

Pas dans le sens d’un film ou d’un ouvrage. Disons que je m’inspire souvent de choses réelles. En fait, c’est le format documentaire qui me plaît, la façon dont les objets laissent des traces, les questionnements archéologiques, les reconstructions d’une société disparue à travers les empreintes matérielles qu’elle a laissées.

Beaucoup des matières que vous employez, telles que la céramique ou les tissus, sont utilisées par l’artisanat…

Ces techniques m’intéressent car, d’abord, elles sont plutôt considérées comme féminines et, ensuite, ce ne sont pas des matériaux canoniques de l’histoire de l’art. Elles apportent donc une certaine liberté, une fraîcheur. Ça me parle parce que c’est fortement connoté: j’apprécie l’idée de jouer avec le sentiment de malaise qu’on peut éprouver face au macramé, par exemple, qu’on peut considérer comme un peu moche. Après, j’aime aussi beaucoup les arts décoratifs, l’architecture et le modernisme en général.

Les avant-gardes du XXe siècle vous inspirent-elles?

Elles me passionnent. Le Bauhaus ou le constructivisme sont beaux car pleins de promesses: inventer de nouveaux espaces de vie, aspirer au changement, au bonheur. Je suis fascinée par ce côté utopique.

Marier artisanat et utopie, n’est-ce pas le grand écart?

Mais beaucoup de gens l’ont fait! Pensez à tous les hippies qui sont partis faire du fromage de chèvre ou de la poterie dans les années 70!

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Une exposition à Bristol autour de la sorcellerie. Récemment, on m’a proposé de me pencher sur l’histoire de la sorcellerie à Genève et je me suis mise à lire plein de choses. C’est totalement hallucinant de se dire que la dernière sorcière a été brûlée en 1652 sur la plaine de Plainpalais!

Mai-Thu Perret Du 10 octobre 2018 au 3 février 2019 au Mamco. www.mamco.ch (24 heures)

Créé: 09.10.2018, 10h11

«Le ballet de l'apocalypse», imaginé en 2006 avec la designer Ligia Dias.

«Little Planetary Harmony», la théière géante créée par Mai-Thu Perret en 2006

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.