Manara croque le Caravage

Bande dessinéeEmu par son réalisme, foudroyé par son clair-obscur, le bédéaste raconte la vie du peintre. Rencontre

C'est autour du tableau «La mort de la Vierge» que Milo Manara a construit l'histoire de ce premier tome

C'est autour du tableau «La mort de la Vierge» que Milo Manara a construit l'histoire de ce premier tome

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Il y a bien sûr ces deux M, pour Michelangelo Merisi et Milo Manara. La rencontre entre le bédéaste italien et le peintre du tournant du XVIe siècle, connu sous le nom de Caravage, son lieu d’origine, semblait orchestrée par les Muses depuis longtemps.

L’homme du «Déclic» confirme: «J’étais gamin lorsque j’ai vu la première image du Caravage dans un livre de catéchisme. La crucifixion de Saint-Pierre m’impressionnait, mais je ne savais rien de son auteur. Je croyais même que c’était une photo. On a dû m’expliquer que c’était impossible vu l’époque. Je me demandais comment il avait pu peindre d’une manière si photographique. Caravage reste le plus actuel des peintres classiques. Il choisissait ses modèles dans la rue, une manière de faire très proche du cinéma.»

La vie du peintre en deux tomes

En passionné, Manara s’est emparé de la vie de l’inventeur du clair-obscur et la raconte en deux tomes. Le premier se focalise sur les années romaines, soit de 1592 à 1606. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour ouvrir ce chantier? «Lorsque j’ai travaillé sur les Borgia (ndlr: quatre albums sur un scénario d’Alejandro Jodorowsky), j’ai amassé énormément de documentation sur la période baroque de la Ville éternelle que je devais écarter, car trop tardive pour ce qui m’intéressait alors. C’est finalement ce qui m’a poussé à me lancer dans Le Caravage. Il existe énormément de gravures, celles de Piranese, de Vasi. Sur ce plan-là je n’ai rien inventé.»

Sur les personnages historiques qui entourent le peintre non plus. On retrouve les courtisanes Anna Bianchini et Fillide Melandroni, ses modèles. Et d’oser choisir une putain pour incarner la Vierge! On le voit boire et chanter avec son cher Onorio Longhi, architecte. Et, bien sûr, se quereller et se battre avec cette fripouille de Ranuccio Tomassoni. C’est après l’avoir tué en duel que le peintre devra s’enfuir de Rome.

«Il a transformé l'histoire de l'art»

Le septuagénaire s’appuie beaucoup sur le livre de Helen Langdon, une «bible» sur Merisi. Il a lu et vu plein d’autres choses. «Je me souviens d’une ancienne série de la télévision italienne dans laquelle le peintre était interprété par Gian Maria Volonté. Chacun a tenu à raconter son Caravage. Je propose aussi le mien.»

Ce premier épisode accorde une place royale à la peinture. «Le peintre a toujours divisé. On l’a accusé de souiller la peinture. Tous ceux pour qui elle a mission d’enjoliver ne pouvaient le suivre. J’admire sa volonté de montrer la réalité telle quelle: la pauvreté, la misère, le sang, la cruauté, la férocité mais aussi la pitié. Caravage exerçait une grande fascination sur les jeunes et il a été énormément copié déjà de son vivant. Sans parler des «caravagistes» comme Georges de La Tour. Sans lui, on n’aurait eu ni Velázquez ni Rembrandt. Il a transformé l’histoire de l’art. C’est autour de La mort de la Vierge, le dernier tableau peint à Rome, que j’ai construit cet album. Suivant le conseil de Hugo Pratt, qui disait que, pour raconter une bonne histoire, il faut la commencer par la fin. Si on parvient à la construire entièrement à partir de là, elle ne peut que fonctionner.»

Manara s’est amusé à peindre à la manière de. Tous les tableaux reproduits dans ce livre (près de vingt-cinq), il les a copiés. «Ce n’était pas facile mais très enthousiasmant.» Pour la première fois, il a recouru à l’ordinateur pour la mise en couleur. Sa fille, Simona, architecte, a opéré sous l’autorité de son père. «Caravage a donné beaucoup d’importance à l’expression des visages et des mains. J’ai préféré passer plus de temps sur le noir-blanc et les gris. Travailler davantage sur l’éclairage et les ombres. Finalement, vous savez, la palette du Caravage est très réduite.»

La suite nous entraînera bien sûr à Naples, à Malte et en Sicile. L’homme y sera plus au centre. Si tout va bien, la fin du transport est pour 2016. (24 heures)

Créé: 25.04.2015, 17h01

«Le Caravage: La palette et l’épée (1/2)»
Milo Manara
Glénat, 60 p.

Pertinence crépusculaire

Critique Le créateur de Giuseppe Bergman a déjà montré qu’il était capable de tout. Il se glisse dans
la peau du Caravage avec délices, nous restituant ses toiles en maître du clair-obscur. Ce genre d’exercice
le passionne et il y parvient sans forfanterie. Manara connaît son sujet sur le bout des doigts, ce qui lui permet de proposer sa vision. Avec une intuition géniale, il montre un peintre allant chercher ses modèles dans la rue. Les historiens n’en sont pas sûrs, mais ils ne peuvent l’écarter. La manière dont le bédéaste reconstitue la Rome de l’aube du XVIe siècle ne laisse rien au hasard.
Les documents existent, il y inocule une atmosphère crépusculaire. Ceux qui l’attendent sur le cul resteront affamés. Non pas que les chairs soient toutes voilées dans ce premier tome, loin de là, mais jamais Manara ne montre le peintre en ébats. Pour souligner l’ambiguïté sexuelle
de son sujet, il lui fait prendre deux modèles pour fixer les fesses d’un ange. Cette combinaison masculine et féminine représente, à ses yeux, la bonne mesure.
Très documenté, de la belle ouvrage.

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