Marcel Proust écrivit une ébauche de son chef-d’œuvre sur les rives du lac Léman

BiographieL’auteur d’«A la recherche du temps perdu» séjourna quelques semaines à Evian avec ses parents. Un livre aux belles teintes fanées le rappelle.

Marcel Proust vers 1895. Il avait alors 25 ans.

Marcel Proust vers 1895. Il avait alors 25 ans. Image: Corbis

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En septembre 1899, Marcel Proust a 28 ans et n’est encore connu que par ses billets mondains dans le Figaro, par son dandysme de salonard et son asthme chronique d’«enfant de rupins» – une vraie souffrance pourtant. Voilà cinq ans qu’il a entamé un roman partiellement autobiographique intitulé Jean Santeuil qui, sans qu’il le sache encore lui-même, est l’embryon de ce qui sera son fameux chef-d’œuvre en sept volumes, A la recherche du temps perdu. Tout en y pensant intensément, il le laisse provisoirement en jachère pour s’atteler à des écrits moins importants. Ses parents, le Dr Adrien Proust et Jeanne Proust, née Weil, lui ont demandé de les rejoindre, avec son cadet, Robert, en leur villégiature à Evian-les-Bains, où ils prennent des soins thermaux.

La famille se réunit durant plus d’un mois sous les stucs et les lustres somptueux du Splendide, un joyau de l’hôtellerie de Haute-Savoie, fondé en 1839, et dont le prestige ne sera flétri, avant sa démolition, qu’en 1983. Cet épisode évianais de la vie de l’écrivain a été mentionné par ses meilleurs biographes, mais jamais d’une manière circonstanciée. Une lacune que le philosophe Jean-Michel Henny vient de combler en publiant un album à reliure carrée, aux pages nostalgiquement colorées de photos ocrées, prélevées dans des archives, et dont le texte relate cette péripétie sur la base de documents textuels et iconographiques fiables et émouvants.

Badineries de snobs

Il recrée le contexte politique de ce temps-là, où l’affaire Dreyfus battait son plein. Or Marcel Proust était comme on sait dreyfusard. Il précise qu’il avait déjà séjourné dans la région en 1895, soit quatre ans avant les retrouvailles familiales au Splendide, cela au retour d’une excursion en Engadine avec son ami Louis de La Salle. Ils furent alors accueillis à Amphion, par une princesse Rachel Bassaraba de Brancovan, où des gandins et gandines du Tout-Paris aristocratique se déplaçaient pour y honorer des ronds de serviette à leurs noms. Occasion pour le romancier de baiser la main d’une vieille copine de la «haute», la poétesse Anna de Noailles, elle aussi rattachée familialement à la région. Il noue une vague relation avec un médecin affable nommé Cottet, qui parvient à le soulager de ses essoufflements d’asthmatique et dont on croira, peut-être à tort, qu’il inspirera plus tard un des protagonistes les plus antipathiques de la Recherche: le Dr Cottard, l’habitué du cercle des Verdurin, celui qui, dans Un amour de Swann, la deuxième partie du premier tome, fait des calembours préfigurant ceux du Séraphin Lampion d’Hergé. Quatre ans après, à Evian, ces badineries de snobs tombent dans l’oubli. Car toute la famille Proust, hormis le jeune Robert, qui a 26 ans et deviendra médecin comme son père, est percluse de souffrances physiques. Ce dernier sera rapatrié à Paris, après un 3e séjour au Splendide, pour mourir d’une hémorragie cérébrale en novembre 1903. Deux années plus tard, et en ce même palace, son épouse sera victime d’une crise d’urémie et succombera à son tour, en France aussi, un 26 septembre 1906. Après avoir donné l’ordre à son fils Marcel de ne point l’accompagner, de rester plus longtemps au bord du Léman pour alléger ses problèmes respiratoires.

La nostalgie de la mère

Marcel Proust regrettera beaucoup sa mère. Et c’est à elle qu’il songera dans certaines pages de Jean Santeuil où son protagoniste est en proie à une indéfinissable nostalgie:

«Comme il recommençait à pleurer il eut froid, et alla dans son cabinet de toilette chercher quelque chose à jeter sur ses épaules. Comme sa main était déréglée et comme folle […] elle arracha le premier manteau qu’elle rencontra […] Ainsi Jean le brandissait, mais ses yeux n’étaient pas encore tombés sur lui quand il sentit l’odeur indéfinissable de ce velours qu’il sentait quand, il y a dix ans, il allait embrasser sa mère, alors jeune, brillante, heureuse […] Troublé, il regarda le manteau qui, dans ses couleurs encore fraîches, son velouté encore doux, ressemblait à ces années qui ne servaient plus à rien, sans rapport avec la vie, mais pas fanées, intactes dans son souvenir. Il l’approcha de son nez, sentit le velours fondre encore sous sa main et crut embrasser sa mère.» Le grand romancier mourra seize ans après Jeanne Proust-Weil d’une bronchite, dans le XVIe arrondissement. Il sera enterré le 21 novembre 1922 au cimetière du Père-Lachaise avec les honneurs militaires dus à un chevalier de la Légion d’honneur.

Créé: 11.01.2016, 09h06

Rêveries devant une petite mer

Dans des pages de son livre de jeunesse inachevé et posthume «Jean Santeuil», qui sera le tremplin de son chef-d’œuvre «A la recherche du temps perdu», Marcel Proust dépeint notre petite mer lémanique – qu’il avait admirée à Amphion-les-Bains, puis à Evian – avec une sensorialité poétique toute rimbaldienne. Et déjà des méandres narratifs qui annoncent son style ondoyant au destin universel:

«Ce lac qui est devant moi n’est plus un spectacle dont j’ai à chercher la beauté, c’est l’image d’une vie longtemps vécue et dont la beauté et le charme retentissent trop vivement dans mon cœur pour que j’aie besoin de chercher en quoi elle consiste.

» C’est, par-delà le spectacle indifférent de la vie présente, de trouver tout d’un coup dans le souvenir ressuscité du passé, le sentiment qui l’animait, un charme d’imagination qui nous attache définitivement à la vie et nous l’incorpore, comme si notre passé laissé fuir par la jouissance, incompris par la pensée, présenté si vague par la mémoire était à jamais ressaisi par la contemplation…»

Le livre



«Marcel Proust à Evian»
Jean-Michel Henny
Chaman, 116 p.

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