Marcello Fonte, un chien fou pour jouer Ponce Pilate

InterviewL’acteur italien, prix d’interprétation à Cannes en 2018 pour «Dogman», s’implique dans le nouveau projet du metteur en scène suisse Milo Rau

Marcello Fonte, 40 ans, incarne Ponce Pilate dans le projet de film

Marcello Fonte, 40 ans, incarne Ponce Pilate dans le projet de film "Le Nouvel Evangile" de Milo Rau. Image: ARMIN SMAILOVIC

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l faut le voir cabotiner dans les rues de Matera où il se glisse pourtant dans le costume de Ponce Pilate avec une gravité emportée et impeccable. On n’attendait pas Marcello Fonte dans le rôle du dignitaire romain, instrument de la mort de Jésus sur la croix. Dans le projet de film «Le Nouvel Évangile» du metteur en scène suisse Milo Rau (lire encadré) , sa métamorphose en Romain ombrageux est impressionnante. L’acteur italien est devenu une star dans son pays depuis le succès du film «Dogman» du réalisateur Matteo Garrone («Gomorra»), qui lui a valu l’an dernier le prix d’interprétation à Cannes. Il ne refuse aucun selfie, serre toutes les mains qui se tendent en sa direction et signe des autographes tout en arrosant les échanges de son inimitable et nasillard accent calabrais.

Je suis un schizophrène. Vous pouvez me mettre partout, je prends la couleur environnante. Ce sont les autres qui me font devenir ce que je suis

De retour au pays après trois mois de tournage aux États-Unis pour une série HBO, l’homme ne cache pas sa joie de retrouver sa langue, le contact social spontané, des échanges qu’il met au-dessus de tout. Rencontre avec un lutin exalté avant qu’il ne disparaisse dans quelque aventure nocturne.

Pourquoi avez-vous accepté ce rôle de Ponce Pilate dans le projet de Milo Rau?

D’abord par instinct. Ensuite parce que j’ai visité avec lui et Yvan Sagnet (ndlr: activiste qui joue le rôle de Jésus) une exposition du Caravage à Rome. Au tout début, il était vaguement question que je joue Jésus, mais c’est quand j’ai appris qu’il serait tenu par un Noir que j’ai su que le projet était bon, qu’il était gagnant. De plus, je connaissais déjà Yvan Sagnet par mon ami musicien Sandro Joyeux, passionné de musique africaine qui réalise aussi des vidéos sociales, s’intéresse aux migrants africains d’Italie travaillant dans les champs de tomates.

En tant que Calabrais, vous connaissiez déjà bien cette question de l’exploitation des ouvriers de la tomate?

Il y a toujours eu de l’exploitation – des Blancs, des Noirs… C’est profondément ancré dans les mentalités. En Calabre, il y a bien sûr le village de Riace dont le maire (ndlr: Domenico Lucano) a été chassé parce qu’il venait en aide aux migrants, tentait de leur donner des droits et luttait contre le racisme. Cette année, il y a aussi eu la vidéo «Il Povero Cristo» (ndlr: tournée à Riace) du chanteur Vinicio Capossela avec la participation d’Enrique Irazoqui (ndlr: le Christ de «L’Évangile selon saint Matthieu», acteur qui joue aussi dans le film de Milo Rau) qui lie encore une fois la figure de Jésus à Pasolini.

Ces préoccupations sociales ne vous sont pas étrangères?

Non, ma formation de base est celle d’éducateur social. J’ai souvent occupé des théâtres, comme le Teatro Valle à Rome, pour libérer ces lieux de l’emprise de la mafia. Je me suis toujours occupé de construction sociale, de culture, de bien commun. C’est aussi pour cela que je considère le projet de Milo Rau comme sain.

Vous connaissiez déjà le metteur en scène suisse avant qu’il ne vous contacte?

Non, je suis un ignorant! (Rires.) Mais la femme qui s’occupe de mes affaires m’a dit: «Je vais tout détruire si tu ne travailles pas pour lui!» J’ai donc fait un petit check et dit tout de suite oui.

Dans «Dogman» vous jouiez un personnage d’aujourd’hui un peu perdu. Là, vous incarnez Ponce Pilate, un personnage historique: changer pareillement de genre a-t-il été facile?

Très simple, je suis un schizophrène. Vous pouvez me mettre partout, je prends la couleur environnante. Ce sont les autres qui me font devenir ce que je suis. Vous me lancez la balle et je la reprends au bond. Sans trop charger l’interprétation du personnage car il faut laisser de l’espace, de la liberté, pour que le public puisse se projeter, laisser parler son imaginaire. Pasolini savait le faire. Inciter à imaginer ses peurs est plus fort que de montrer la violence.

Mais vous deviez tout de même préciser le personnage de Pilate?

J’avais besoin de trouver ses motivations puisque je ne le connaissais pas. Je ne voulais pas en faire un Satan, mais chercher à le comprendre. Qui pouvait être celui qui fait crucifier Jésus mais en s’en lavant les mains? J’ai demandé à des gens autour de moi: qui est cet homme? Aux États-Unis, quelqu’un m’a répondu qu’il était jaloux parce que sa femme avait rêvé de Jésus. Comment aurait-elle rêvé de Jésus? Pourquoi? La question génère une peur, à éliminer. Jésus pose problème, pas Barabbas. C’est pourquoi, quand je donne le choix à la foule, je ne prononce pas leurs noms de la même façon. Ponce Pilate est un manipulateur, mais il veut rester propre, n’endosser aucune responsabilité.

Que vous inspire un Jésus noir?

Assurément que la proposition est très contemporaine. Confronter une Marie blanche à un homme noir, cela me fait aussi penser à ces histoires sur la taille du sexe. Cette phobie de l’homme blanc, face aux Noirs, d’avoir un petit pénis. L’insécurité fondée sur la mensuration!

Quelle est votre propre relation à la figure de Jésus?

J’ai une bonne connexion avec lui, sa vocation me parle. Il est celui qui aime aimer. Jésus est en chacun de nous. Il est cette voix intérieure qui vous dit la vérité: Marcello, que fais-tu? Es-tu sûr d’être sur la bonne voie?

Vous retrouvez-vous dans le côté social de Jésus?

Il est parmi les gens. Aujourd’hui, il prendrait le tram, pour paraphraser Pasolini qui dit que si vous voulez connaître les gens, il faut prendre le tram. Que voulez-vous faire si vous ne connaissez pas les besoins, les souffrances des autres? Il faut se mêler aux gens, ne pas rester seul. Jésus est aussi celui qui nous incite à écouter la nature, à prendre conscience de notre corps, des fruits, des arbres. L’homme a inventé le commerce, l’argent, mais la vie nous est donnée. Il faut s’en souvenir pour rester libre. Le goût des tomates n’est pas le même si vous les cueillez avant qu’elles ne soient mûres… Qui a écrit qu’il fallait exploiter des gens?

Votre prix d’interprétation à Cannes cette année vous a ouvert des portes?

Avant, personne n’en avait rien à fiche de moi. J’en étais à supplier pour que l’on me donne deux lignes dans un film. Maintenant tout le monde m’appelle. Il faut du temps. Manger les tomates quand elles sont mûres. Rester attentif à la nature. Revenons à Jésus! Si l’on avait compris qu’il disait la vérité, on ne l’aurait pas mis sur la croix!

Créé: 10.10.2019, 22h40

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