Marjolaine Perreten, petite fée de la bricole, va vous faire un dessin

Cinéma d'animationVenue du village de Savigny, la fine et féline autodidacte griffe le monde de l’animation.

Marjolaine Perreten, jeune cinéaste d'animation chez elle dans son atelier neuchâtelois.

Marjolaine Perreten, jeune cinéaste d'animation chez elle dans son atelier neuchâtelois. Image: OLIVIER VOGELSANG

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L’hiver étale son soleil pâle sur une terrasse en rade de Genève, et tout à coup surgit un lutin. Sous le bonnet pétillent des yeux noisette éclaboussés d’un sourire en fossette, une vivacité qui écharpe la morosité. Voilà Marjolaine Peretten, comme déboulée d’un dessin animé, qui professe avec la sagesse crâneuse des sorcières d’Hayao Miyazaki: «Personne ne peut décider qu’il a du talent, il faut sans cesse se remettre en question pour progresser.»

À 29 ans pourtant, la surdouée ne cesse de semer sa magie, accumule bourses, prix et autres distinctions, une vingtaine déjà venus de festivals du monde entier, en Biélorussie, France, Portugal, Allemagne, etc. Là, elle rentre auréolée du Portugal. L’an dernier, le Festival Fantoche lui décernait le Prix New Swiss pour «Le dernier jour d’automne», doublé d’une mention spéciale du jury. Jointe à Baden pour définir ce curieux nouveau talent, Annette Schindler, directrice de Fantoche, s’amuse: «Marjolaine n’a même pas dit qu’elle était montée sur scène pour deux récompenses? Ça lui ressemble bien! C’est un défaut ou une qualité, mais elle ne sait pas se mettre en avant. Plutôt que de se «vendre», elle se cache toujours derrière ses films si subtils, des trésors que je ne voudrais rater pour rien au monde. Je l’ai même engagée au comité de sélection des films destinés à la compétition internationale. Elle possède un tel œil.» La faille? «Elle ne pourra jamais s’intégrer au circuit brutalement commercial, trop fine pour aller vers des stéréotypes simplificateurs. Par contre, elle sait s’obstiner.»

«Personne ne peut décider qu’il a du talent, il faut sans cesse se remettre en question pour progresser»

Rembobinons avec l’intéressée, quitte à la voir rougir. «À 16 ans, j’ai vu à la Nuit du Court à Lausanne un film d’animation de Marina Rosset, qu’elle avait fabriqué chez elle. Ça m’a inspirée, je me suis mise à copier image par image, j’ai appris l’animation toute seule sur ma tablette à la maison. Sueurs froides de mes parents... mais sans me décourager, ils m’ont poussée à passer un diplôme classique de design multimédia.» De là, tout confirmera une trajectoire singulière.

Xylophone et brass band

Fille de la bibliothécaire de Savigny – «une des premières monitrices de fitness de la région!» – et du patron du Centre social d’Oron, «cornettiste de la fanfare de Forel», la brunette boucle le gymnase avec un court métrage comme travail de maturité, une première! Et de nouveaux lauriers. «C’était déjà sur les chats, une passion dans ma famille. Le titre? «Les maîtres de la maison»…» Imprévisible, Marjolaine Peretten ne fait pas l’Écal ou la HEAD, elle s’éclate à La Poudrière, prestigieuse école d’animation à Valence. «Ils ne prennent que huit dossiers sur des centaines. Ils ont aimé mon côté débrouille.» Entre générique pour la RTS, coloriage d’arrière-plans pour un copain et animations infographiques pour arrondir ses fins de mois, l’industrieuse ne perd jamais son optimisme. «On me dit solaire. Je me vois plutôt solitaire. Mais joviale, hein! Je peux m’imaginer au bal de la Jeunesse de Savigny.»

Gardienne d’exposition à BD-Fil ou caissière au cinéma d’Oron, la bricoleuse surdouée semble générer la fantaisie par une mystérieuse combustion spontanée. «J’aime rendre service», résume celle qui a aussi créé le Festival du film d’animation de Savigny, 4e édition déjà. «L’idée m’est venue vers 2015, quand je jouais du xylophone et du triangle dans le brass band local. J’en ai tiré un court métrage, et plutôt que de louer la grande salle pour une seule projection de 9 minutes, j’ai pensé que ce serait l’occasion de montrer les films des autres.» Désormais, la directrice artistique visionne près de 2000 courts pour sa sélection. Toujours ce regard aiguisé dont parlait son homologue de Fantoche, «critique, incisive, mais jamais hostile».

Quatre scénarios dans la tête

Son enracinement solide la porte à découvrir d’autres horizons. Toujours dans la chaleur humaine, plutôt que dans la virtualité YouTube et Cie. «Je ne me sens pas liée à des lieux, plutôt à des rencontres. 2020, c’est l’année des changements. Je me mets en ménage, je déménage de Neuchâtel à Fribourg.» Cours logique d’une existence qui zigzague avec le hasard, la brunette y suit son amoureux suisse alémanique. «Frédéric Siegel, lui aussi cinéaste d’animation qui bosse dans un collectif indépendant à Zurich, que j’ai connu à la soirée de clôture du Festival d’Annecy il y a quatre ans!» Pour une fois, la championne y a gagné un autre trophée qu’un diplôme enrubanné. «Nous partageons les petits succès et les gros doutes. Car les gens nous idéalisent. «Jeunes, pleins de talent», disent-ils. Une vision faussée, et pour nous, frustrante.» Mais elle en rit déjà.

Comme une gamine qui saute dans les flaques, Marjolaine Peretten glisse d’un projet à l’autre, d’une demande de subvention à un rêve toujours plus ambitieux. «Comme des cycles, six mois ici, dix-huit là. Mais j’ai la sécurité de travailler pour la plus grosse maison de production d’animation suisse, Nadasdy Film. Des gens qui me soutiennent.» Pas d’humeur à pleurnicher en artiste maudite, l’imaginative cultive trois ou quatre scénarios dans sa tête. «C’est parfois fatigant. Peut-être dangereux car à force de tourner en circuit court, la perspective du long métrage pourrait s’éloigner. Bon, il me faudrait 3, 4 millions pour le financer. Toute une économie à gérer. Il faut la jouer malin, ruser avec les contraintes.» Comme le cinéaste Claude Barras qui avouait que les mômes de «Ma vie de Courgette» n’avaient pas dix doigts pour alléger le budget. De là, Marjolaine Peretten, on lui tient les pouces.

Créé: 17.02.2020, 09h01

Bio express

1990 Naît le 17 novembre à Lausanne.
1995 Premier œil au beurre noir en bob.
2008 Stage à Animagination, chez Robi Engler, Jouxtens-Mézery.
2010 La pellicule prend feu dans sa cabine au Cinéma d’Oron.
2012 Réussit son riz sans brûler la casserole.
2013 École La Poudrière à Valence.
2015 Cinéaste de films d'animation à plein temps au studio Nadasdy Film, Genève; «Vent de fête».
2017 Fonde le Festival du film d'animation de Savigny, premier sur Vaud.
2019 Primée au Festival Fantoche, intègre son comité de sélection; «Le dernier jour d'automne» tourne dans les festivals internationaux.

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