Martine Franck, une femme à l'Elysée

PhotographieL’exposition testamentaire de la photographe et épouse d’Henri Cartier-Bresson s’affiche au Musée de l’Élysée.

Carnaval de Bale, en 1977. Martine Franck a fait plusieurs incursions en Suisse et même à Lausanne où elle exposait en 1979 déjà.

Carnaval de Bale, en 1977. Martine Franck a fait plusieurs incursions en Suisse et même à Lausanne où elle exposait en 1979 déjà. Image: Copyright Martine Franck Magnum Photos

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Une femme à l’Élysée, et pas n’importe laquelle… La stature monumentale de son photographe de mari Henri Cartier-Bresson ne l’a pas reléguée au rôle de figurante. Mieux encore, Martine Franck ne doit que très peu de sa réussite à l’aide de son aîné de 30 ans.

«Il l’a probablement aidée pour rentrer à l’agence VU (ndlr: qui allait devenir Viva)», précise Marc Donnadieu, conservateur du musée lausannois et l’un des deux commissaires de l’exposition consacrée à cette figure féminine de la photographie. «Ils se rencontrent en 1966 et se marient en 1970, une période où Henri est sur le point d’arrêter la photo pour revenir au dessin. Ils n’ont jamais été en concurrence.»

Guitare et photo en Asie

Celle qui se destinait à un avenir muséal bascule en 1963 dans la photographie à l’occasion d’un voyage en Asie avec Ariane Mnouchkine avec qui elle finira par cofonder le Théâtre du Soleil. Elle a 25 ans. Dans ses bagages, entre une guitare et l’appareil photo d’un cousin, c’est ce dernier qui la happe.

L’une de ses premières images montre un enfant sur les trottoirs de Hongkong. D’emblée, sa curiosité pour d’autres cultures et l’attention plus universelle aux conditions de vie difficiles, à la précarité, fixent son regard.

À son retour, elle travaille d’abord comme assistante de Gjon Mili pour «Time-Life», avant de devenir, en indépendante, une collaboratrice de plusieurs grands titres américains comme «Life», le «New York Times», «Vogue», qui ne font pas que publier ses reportages mais aussi ses portraits d’artistes, une autre de ses spécialités.

Seule femme photoreporter française

Dès les années 1970, le style de la seule femme française photoreporter atteint sa pleine maturité. Elle entre à l’agence VU où officie le photographe Pierre de Fenoÿl et expose ses images du Théâtre du Soleil à la Galerie Rencontre qu’il a ouverte avec Charles-Henri Favrod. L’horizon de ses centres d’intérêt est large. Martine Franck participe de plain-pied à une époque qui fait vaciller les valeurs traditionnelles, s’internationalise.

Avec la discrétion d’une grande timide qui se soigne à l’empathie, elle ne se contente pas de quêter «le don d’un regard» des célébrités, mais traque aussi les femmes à l’écart des clichés, de la conductrice de locomotive à la scientifique. Son travail sur le grand âge à travers d’émouvants portraits de femmes dans des hospices est un modèle de sensibilité, de confiance gagnée, de douceur dans le contact.

Mouvements féministes et antiféministes

Nourrie de valeurs modernes anglo-saxonnes, elle suit les mouvements féministes avec une largeur d’esprit et de champ inédite. «Dans une situation donnée, elle ne se cantonne pas à l’événement, mais demeure attentive aux à-côtés, analyse Marc Donnadieu. À la mort de De Gaulle, elle ne photographie pas seulement le défilé mais aussi les gens qui y assistent. Quand elle suit les mouvements féministes, elle produit aussi des images sur les réactions antiféministes.»

Cette contextualisation lui vaudra de documenter les alentours du Centre Pompidou lors de sa construction ou de recevoir des mandats du Ministère délégué aux Droits de la femme instauré par Mitterrand. La photographe participe aussi à la révolution de l’image de presse, qui s’émancipe de sa fonction d’illustration du texte pour gagner en autonomie. Un changement incarné par la ligne éditoriale d’un nouveau venu de la presse française, «Libération», quotidien auquel elle collabore.

Sur une île isolée au nord de l'Irlande

Au fil du temps, affiliée à l’agence Magnum, Martine Franck n’abandonne pas ses reportages au long cours, marqués par une forte conscience de la marche de l’histoire, attentive à des communautés mises en péril par la modernité mais qui luttent pour perpétuer leurs valeurs. Son travail sur la population gaélique de l’île de Tory, isolée au nord-ouest de l’Irlande, s’avère exemplaire. Tout comme ses images d’enfants moines du Tibet, imprégnés de sympathie bouddhiste.

Dire qu’elle aurait développé un regard féminin sur le monde serait excessif, selon Marc Donnadieu. «Disons qu’elle a porté un regard farouchement différent, déjà dans le choix de ses sujets.» L’originalité, l’innovation, n’a pas de sexe.

Créé: 21.02.2019, 13h18

En dates

1938
Naissance le 2 avril à Anvers. Grandit aux États-Unis.
1956
Études d’histoire de l’art à Madrid.
1963
Premières photographies lors d’un voyage en Asie avec Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil dont elle sera la photographe officielle jusqu’à sa mort.
1964
Travaille pour «Time-Life».
1966
Rencontre Henri Cartier-Bresson.
1970
Épouse le photographe et intègre l’Agence VU.
1972
Cofonde l’agence Viva
1979
Exposition à Lausanne à la Photogalerie Portfolio des escaliers du Marché.
1980
Intègre Magnum.
1992
Rétrospective au Chili.
1993
Commence sa série sur les habitants de l’île de Tory, au nord de l’Irlande, travail important qu’elle publie en 1998.
1996
Voyage en Asie, images d’enfants moines tibétains.
2002
Crée la fondation Henri Cartier-Bresson.
2012
Décès de celle qui est la tante de Tatyana Franck, directrice du Musée de l’Elysée.

L'exposition

Lausanne, Musée de l’Élysée
Jusqu’au dimanche 5 mai.
Rens.: 021 316 99 11.
www.elysee.ch

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.