Dans la médina, la styliste insuffle de l'audace aux petites mains de la couture

Par monde et par Vaud (14/41)Avec son association L’Atelier au féminin de Marrakech, la styliste autodidacte Claudie Mourlon œuvre discrètement à l’émancipation des femmes marocaines.

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Claudie Mourlon aurait très bien pu poser ses bagages et ses crayons en Espagne, au Brésil ou en Afrique. Mais c’est au cœur de la médina de Marrakech que la nomade puise, finalement, son inspiration. Artistique, en imprégnant son œil des formes et couleurs qui traversent l’artisanat marocain depuis des siècles. Humaine, en œuvrant modestement à l’émancipation des femmes, dans un pays loin de Montreux ou du village fribourgeois de Praroman où la Française de naissance a longtemps vécu. Dans un univers tout aussi éloigné des boutiques Benetton qu’elle a, entre autres aventures professionnelles, implantées en Suisse romande, au début des années 1990.

«Dans la médina, ce sont les petites mains qui sont les bien moins loties, assure cette fille d’un relieur français et d’une couturière d’origine juive algérienne. Avec mes activités professionnelles, et maintenant mon association, qui donnent du travail à des femmes au foyer, j’essaie simplement de faire de petites choses… à la longueur de mon bras.» Des «petites choses» qui ont déjà permis à une cinquantaine de Marocaines de gagner plus ou moins d’indépendance – financière, pour commencer –, en œuvrant à la réalisation de modèles dessinés par la styliste autodidacte, fringante «sexa» qui voile d’une douce distinction et d’une pudeur non feinte ses envies de partage autant que son goût pour les rencontres.


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Des créations nourries de cultures

Elle le dit sans ambages: avec Serge, son mari, ils ont vécu égoïstement. Sans enfants, le couple a enchaîné les voyages et les projets jusqu’à ce que la maladie de Charcot ne vienne jouer les trouble-fêtes. Et les pousse à trouver, au bout d’une ruelle de la vieille ville, le havre où adoucir la dégénérescence cellulaire qui a fini par emporter l’époux, en 2007. «En arrivant à Marrakech, on a d’abord aménagé notre petit riad en maison d’hôtes, mais quand je me suis retrouvée seule, j’ai eu besoin d’un autre projet.» Celui-ci se tissera autour des nombreuses expériences et hasards qui ont rempli le parcours de la Franco-Suisse. Et débouchera sur la création de plusieurs lignes d’accessoires ou de vêtements – Five Seasons en est la plus récente, avec, par saison, une cinquantaine de modèles uniques, imaginés avec Dedy, un Indonésien installé au Maroc. Toutes ces collections sont imaginées au carrefour des cultures et, surtout, avec l’envie de valoriser l’artisanat marocain tout en lui insufflant «un peu de style et de modernité».

Pour la création d’une trentaine de pièces annuelles, L’Atelier au féminin de Marrakech se fournit dans les échoppes de la ville et emploie actuellement huit couturières et brodeuses. Toutes bancarisées et auto-entrepreneuses, elles travaillent à domicile et assurent également les réalisations estampillées Five Seasons pour un salaire de 30 dirhams de l’heure (3 fr. 30), contre la moitié moins habituellement.

«Dans la médina, ce sont les petites mains qui sont les bien moins loties. En donnant du travail à des femmes au foyer, des couturières indépendantes, j’essaie simplement de faire de petites choses… à la longueur de mon bras»

«Je fais les dessins, elles assurent la confection. Regardez dans le souk! Il y a des trésors mais ils sont mal présentés et rien n’évolue. Les femmes n’arrivent pas à sortir de la tradition. Elles ont pourtant un savoir-faire digne de la haute couture. Les broderies qu’elles mettent sur leurs coussins, par exemple, sont sublimes sur une robe. La plupart ne porteraient jamais les habits qu’elles réalisent mais, au final, elles sont fières de voir leur travail valorisé. À travers ces collaborations, j’essaie donc de leur ouvrir petit à petit de nouvelles perspectives esthétiques.» Et sociales aussi, car au Maroc, du côté des plus pauvres, le patriarcat et la religion pèsent encore de tout leur poids. Rapport au corps, intégrité physique, droits individuels… Quand on parle mode, les fossés se creusent un peu plus, les codes culturels se disputent. «J’avance sur des braises, confie Claudie, mais j’avance et je crois au pouvoir des échanges.»

Et la designer de savoir chasser les inévitables découragements qui traversent toute ambition sérieuse, dans ce coin du Maghreb où les fortes températures épuisent les énergies, où les techniques restent avant tout manuelles, où le SMIC ne dépasse pas les 270 francs suisses, où le futur n’a jamais rien de simple. «J’ai choisi d’immigrer ici. Certes, je ne suis pas d’accord avec tout mais j’aime l’évolution du pays. Le tourisme a son revers de médaille mais désormais, par exemple, la majorité des jeunes suivent une formation. Ce qui leur manque par contre, c’est un horizon: les gens ne travaillent jamais pour demain mais toujours pour le jour même. J’essaie de leur montrer qu’il faut savoir s’engager sur un plus long terme, que des efforts peuvent payer, que l’on n’a rien sans rien.»

Autant d’affection que d’éducation

Jour après jour, Claudie Mourlon tisse donc sa toile et accompagne, avec affection, collaboratrices ou partenaires. Aux femmes de la médina, elle inculque la satisfaction du «travail bien fait», la notion de «délai» et même celle d’hygiène sitôt que les aiguilles s’activent sur une étole immaculée. Avec son association, elle signe des contrats de trois ans renouvelables et dispensera, bientôt, des cours de gestion ou de français. Avec ses fournisseurs du souk, elle n’hésite pas à distiller ses conseils. «Claudie a le sens du détail que l’on n’a pas chez nous, reconnaît Haziz Abril qui, du côté de la place des Épices, navigue entre les deux commerces familiaux Antiquités du Sahara et Apothicaire Tuareg. Contrairement aux Occidentaux qui aiment la sobriété, nous aimons ce qui est coloré, brillant, voyant. Claudie est une artiste et amie qui nous donne des idées. Elle me permet de comprendre les goûts des touristes européens. C’est gagnant-gagnant: nous, on lui amène nos traditions et notre spiritualité.»

D’ici quelques semaines, L’Atelier au féminin de Marrakech devrait ouvrir son premier véritable atelier où seront installées des machines à coudre offertes par une institution. Un local avec pignon sur rue qui encouragera les ouvrières indépendantes à sortir de leur foyer. Et forcera Claudie Mourlon à repousser, pour un peu de temps encore, l’oisiveté de la retraite. «Cette association et mes propres créations remplissent mes journées. Mais tout ce que je fais, je le fais pour le plaisir.» Avec le bonheur, parfois, d’apprendre qu’une ancienne ouvrière a osé lancer son propre business.

Créé: 24.07.2018, 09h38

Trajectoire

1953 Naît le 25 novembre et passe son enfance à Lyon.

1977 Termine ses études universitaires en sciences politiques.

1978 Vient en Suisse par amour et épouse Serge Perrottet, juriste fribourgeois et futur compagnon de plusieurs de ses aventures professionnelles. Ils vivent entre Praroman (FR) et Montreux.

1979 Le couple de pigeons voyageurs tombe amoureux de Marrakech. Ils y achèteront un riad où ils s’installeront définitivement en 2004.

1989 Après un passage au sein de la maison Cartier, elle crée la ligne de vêtements Emozione, en collaboration avec la maison italienne Il Borgo, à Milan.

Années 1990 Crée la première école de mannequinat de Suisse, à Lausanne. Avec son mari, elle ouvrira ensuite une dizaine de magasins franchisés Benetton à travers toute la Suisse romande.

2007 Décès de Serge, en juillet. Il souffrait de la maladie de Charcot.

Dès 2010 Claudie poursuit ses projets dans la mode tout en donnant du travail aux femmes de la médina. Avec son nouveau compagnon, le photographe Jean Matève, elle dessine une gamme de sacs. Avec les femmes de la médina, elle réalise ses modèles estampillés Claudy M Créations. Puis elle lance Five Seasons, label développé avec son ami Dedy, styliste indonésien.

2017-2018 Parrainée par la Fondation Sophie Rochas, elle crée l’association L’Atelier au féminin de Marrakech, qui a conclu huit contrats avec des couturières, travailleuses du cuir et brodeuses indépendantes, parfois handicapées. Celles-ci confectionnent une trentaine de modèles par année – vendus entre 1800 et 2800 dirhams (de 180 à 300 francs) à une clientèle de classe moyenne et d’expatriés. Elles touchent le 80% du prix de vente.

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