#MeToo pousse opéras et orchestres à réagir

PréventionConfrontés à une vague mondiale de dénonciations, les maisons lyriques et les orchestres romands ripostent aux dangers du harcèlement sexuel. Avec pragmatisme.

Le monde du classique a vu chuter des stars qu’on croyait inatteignables.

Le monde du classique a vu chuter des stars qu’on croyait inatteignables. Image: Getty Images

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Alors que les maisons d’opéra et les nombreux orchestres de Suisse romande s’apprêtent à lever le rideau sur leurs nouvelles saisons, un défi tout à fait inédit se présente à leurs horizons. Celui que génère la déferlante #MeToo, mouvement de fond contre le harcèlement sexuel, qui a frappé tout d’abord le monde du cinéma – les affaires liées au producteur Harvey Weinstein ne cessent de provoquer des secousses – avant d’éclater au sein de prestigieuses institutions musicales internationales.


Lire l'éditorial: #MeToo ou la mélodie du bon sens


Quel genre de réponses apportent les directeurs des établissements de l’arc lémanique pour parer aux dangers du harcèlement et des agressions sexuelles? Appliquent-ils des dispositions spéciales pour prévenir les comportements inappropriés ou pour libérer la parole sur des faits qui se seraient produits dans le passé? Une tendance forte se dégage au sein des responsables interrogés: le pragmatisme. Pas question de réagir sous le coup de l’émotion et de partir en chasse contre des prédateurs potentiels.

Le niveau de vigilance demeure pourtant très élevé, comme jamais probablement. Car depuis la fin de l’année 2017, le volume des dénonciations et des scandales n’a cessé d’enfler au sein du biotope feutré du classique et de l’art lyrique mondial. Il faut se souvenir de la première déflagration, qui a retenti outre-Atlantique entre les murs du prestigieux Metropolitan Opera de New York (Met). À cette occasion, les mélomanes ont assisté à la chute d’une première «divinité». Le directeur des lieux, James Levine, était subitement privé de son trône suite aux dénonciations d’abus sexuels formulées contre lui par plusieurs victimes.

Principe de précaution

Depuis, dans un mouvement de libération de la parole sans précédent, d’autres cas ont surgi, par dizaines. Parmi lesquels ceux concernant le Lausannois Charles Dutoit et l’Italien Daniele Gatti, chefs d’orchestre majeurs accusés à leur tour de harcèlement et d’agressions sexuelles (lire ci-dessous). Comme d’autres, ils ont été mis au ban à titre de précaution et au nom d’une tolérance zéro. Qui n’est toutefois pas appliquée partout: certains, plus souples, considèrent que tant que la justice n’a pas fait son chemin, les dénoncés doivent bénéficier de la présomption d’innocence. C’est au nom de ce principe que le directeur du festival Septembre Musical et du Grand Théâtre de Genève, Tobias Richter, a invité, le 9 septembre à Montreux, Charles Dutoit pour y diriger le concert de clôture de la manifestation, aux côtés de la pianiste Martha Argerich.

Il n’en reste pas moins que l’importance et la gravité des faits évoqués ébranlent sous nos latitudes aussi. Alors, que faire? Le directeur exécutif de l’Orchestre de chambre de Lausanne, Benoît Braescu, préfère souligner une approche qui se veut globale: «Nous réfléchissons bien sûr à la problématique que posent les cas de harcèlement sexuel. Mais nous incluons cela dans un spectre plus large, qui a trait à la souffrance dans le monde du travail. La définition du harcèlement est très large et comporte de multiples facettes. Il me semble dès lors important de garder présents à l’esprit, pour chaque circonstance, les principes éthiques auxquels nous sommes attachés, sans tomber dans les travers de la moralisation. Quelqu’un qui ferait preuve de violence verbale ou physique entre nos murs serait immédiatement recalé. Et on appliquerait un principe de précaution, comme nous l’avons toujours fait, si un artiste invité devait être connu pour ses comportements déviants.»

La porte du bureau ouverte

À l’Opéra de Lausanne, le directeur des lieux, Éric Vigié, rappelle combien le monde lyrique présente de particularités que d’autres milieux ne connaissent pas: «Les artistes vivent en promiscuité des semaines durant, lors de la préparation d’une production. Dans une maison qui compte une centaine d’employés et des dizaines d’artistes invités, il faut rester vigilant, prendre le temps de s’inquiéter si des faits graves devaient se produire et analyser finement les témoignages avant de sanctionner. Les haines entre artistes, les vengeances et les fausses accusations ne sont pas rares dans notre domaine. À cela aussi, il convient de prêter attention. Quant à moi, je peux vous dire que je laisse toujours la porte de mon bureau ouverte lorsque je reçois une artiste et j’aime que les entretiens se déroulent en présence de mon assistante.»

Au sein du vénérable Orchestre de la Suisse romande – 100 ans à fêter cet automne – l’administratrice générale Magali Rousseau rappelle le fonctionnement de quelques rouages cruciaux de la maison: «Une fois par mois, et ce depuis très longtemps déjà, une commission spéciale formée par des membres du personnel administratif et des musiciens se réunit pour évoquer toutes sortes de problèmes concernant la protection de la santé et de la sécurité au travail. C’est un espace d’échange et de vigilance. Par ailleurs, la chaîne hiérarchique au sein de notre institution est courte, il est donc facile de s’adresser directement à moi en frappant à la porte de mon bureau. Depuis ma nomination, je n’ai jamais refusé un entretien avec des musiciens ou des employés désireux de me parler. En tant que femme, je suis particulièrement à l’écoute. Mais en tant que fille de magistrat, j’ai hérité d’une certaine éthique et demeure très attachée au principe de la présomption d’innocence.»

Sur le front genevois, que ce soit dans des institutions grandes ou petites, la disponibilité au dialogue est considérée comme l’antidote de base pour prévenir ou révéler les dérapages. C’est le cas au sein de l’Orchestre de chambre de Genève, où le secrétaire général Andrew Ferguson souligne les avantages de la taille modeste de sa structure, «qui permet de contrôler de manière quasi informelle ce qui se passe auprès du personnel».

Réunions régulières

C’est le cas enfin au cœur du Grand Théâtre, où le directeur, Tobias Richter, le rappelle: «Les réunions avec les représentants du personnel sont régulières et la porte de la direction est toujours ouverte.» Est-ce suffisant pour transformer les secrets en témoignages? Une chose semble certaine: la chute de figures qu’on croyait omnipotentes a déplacé les équilibres et donné de la force aux victimes.


Trois divinités tombées en disgrâce

En matière de harcèlement et d’agressions sexuelles, la dernière déflagration dans le monde du classique et de l’opéra remonte à quelques semaines à peine, au 26 juillet précisément. C’est à cette date que le «Washington Post» a publié les témoignages de deux sopranos – Alicia Berneche et Jeanne-Michèle Charbonnet. Les deux affirmaient avoir subi, respectivement en 1996 et en 2000, des agressions de la part du chef italien Daniele Gatti. Le Concertgebouw d’Amsterdam, orchestre parmi les plus prestigieux au monde, que dirigeait le même chef, décidait alors, dans la foulée, de licencier le maestro mis en cause.

Quelques mois plus tôt, en décembre 2017, une autre grande figure de la direction tombait en disgrâce: le Lausannois Charles Dutoit. Le chef de 81 ans faisait l’objet de plusieurs accusations récoltées par l’agence Associated Press, adressées par des artistes qui ont souhaité, dans certains cas, garder l’anonymat.

Là encore, il est question d’agressions sexuelles, d’attouchements dans les loges et autres tentatives de relations non consenties, remontant jusqu’à 1991. Depuis ces premières révélations, une dizaine de femmes en tout accusent l’artiste vaudois qui, lui, clame son innocence. Mis au ban par les orchestres anglo-saxons qu’il avait l’habitude de diriger, le chef sera le 9 septembre à Montreux pour un concert désormais rare.

Enfin, un autre cas retentissant de dénonciation se produit en mars dernier. Après une enquête interne, qui suit des révélations du «New York Times», le directeur du Metropolitan Opera, James Levine, est licencié. Il est accusé d’abus sexuels sur plusieurs jeunes gens. Une bataille juridique entre les deux parties est désormais engagée. (24 heures)

Créé: 25.08.2018, 08h23

L’essentiel

Échange

Les institutions de l’arc lémanique misent sur le dialogue pour lutter contre les abus.

Justice

Le principe de la présomption d’innocence demeure cher aux directeurs de maison.

Concert

Le chef Charles Dutoit dirigera, le 9 septembre, le concert de clôture du festival Septembre Musical.

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