«Le milan noir m’a appris à regarder le monde autrement»

LivreLe graveur et naturaliste Pierre Baumgart a suivi le rapace migrateur de Genève jusqu’au Sénégal via Gibraltar pour le comprendre et traverser les mêmes pays que lui.

Image: Pierre Baumgart

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Les moments de grâce, dans la vie d’un dessinateur et graveur naturaliste, ne sont pas toujours les plus faciles et les plus légers à vivre. Un matin du mois de mars dernier, Pierre Baum­gart discute avec son éditeur dans son atelier genevois quand il voit par la fenêtre que la neige se met à tomber en belles grosses giboulées, flocons dodus et compagnie. Il abandonne à la seconde son interlocuteur, prend ses carnets, ses crayons, file à quelques centaines de mètres de là, sur les hauteurs du Rhône, où il observe la vie des milans noirs dès leur arrivée printanière en Suisse. Il rêve de cette météo-là depuis longtemps. Voir sous la neige les milans à peine revenus de migration dans cette ambiance unique qui certifie que les oiseaux voyageurs ont changé de continent.

Les dessiner, absolument. Ne pas rater ça. Il fonce, marche vite, court, arrive dans la pente qui mène à son poste d’observation favori – sur le pont qui enjambe le fleuve, entre le quartier de Saint-Jean et le Bois-de-la-Bâtie – et… s’étale dans la neige, la boue, reste un peu K.-O., se relève dans un état qui ferait rentrer à la maison n’importe quel promeneur. Mais pas lui. Il cherche les rapaces dans la tourmente. Les repère. Sort son crayon, son carnet. La mine grise, encore tremblotante de l’émotion et du choc, peine à esquisser des formes sur le papier humide. Mais il y arrive, c’est bon. Pierre rentre enfin, passe trois quarts d’heure à se réchauffer dans un bistrot et à réaliser qu’il l’a fait, son milan noir, son milan venu du sud mouillé par la neige suisse de mars. La gravure est dans le livre vraiment magnifique, une sorte de journal de bord, qui sera en librairie dès le 12 décembre. Elle est aussi sur le mur de son atelier. «Sous la neige, sale et mouillé, je trouvais ma situation à la fois complètement ridicule et géniale. Mais surtout géniale! C’est cette immédiateté que j’aime, être dans les ambiances, en quelque sorte dans les gravures que j’espère, pour certaines en tout cas, réaliser dans l'esprit des estampes japonaises.»

Mais bon, question un peu bébête, pourquoi ne pas prendre une ou deux photos rapides et rentrer dessiner et graver à la maison, plutôt que de crayonner sur place dans des conditions difficiles? «Parce que le temps passé dans la nature, au contact des êtres et des lumières, l’attente, l’incertitude, c’est toute ma vie. Je suis comme ça. Depuis tout petit – nous habitions en famille dans la campagne genevoise – la proximité de l’animal sauvage m’a touché et cet émerveillement s’est affiné au fil du temps. Bien sûr, beaucoup de carnets de dessins sont faits sur la base de photographies, mais je choisis de voir, de trouver et regarder chaque détail, de dessiner et redessiner encore sur place pour aller au plus près de la réalité, de ce que j’ai vu et ressenti. Collecter des morceaux d’essentiel. Une image, une gravure, un dessin, n’est pas là juste pour illustrer un texte. Il y a de la vie, une histoire derrière. C’est pour cela que je peux dire que ce livre est à la fois un livre de voyages et un livre d’amour.»

Mais ressentir de l’amour pour le milan noir, c’est un peu comme si quelqu’un déclarait sa passion au moineau et le suivait au jour le jour pour en raconter la vie. Car le rapace est beau, élégant, mais commun. Comme le moineau. Alors, pourquoi? «Je suis un citadin, puisque j’habite avec mon épouse et mes deux enfants en ville de Genève. Je pourrais être frustré de ne pas vivre en pleine nature, mais je sais me contenter de ce que j’ai. Et apprécier ce qui est autour de moi. J’aurais pu prendre ma voiture, passer des jours et des jours en montagne pour y dessiner l’histoire d’un couple d’aigles, de leurs petits, mais c’est le cliché, c’est la quête de tout le monde. Le milan noir, lui, est exceptionnel parce qu’il est là, de mars à juillet, sous mes fenêtres. Tout le monde le voit, mais per­sonne ne le con­naît vraiment. J’ai cherché les publications qui lui sont consacrées: rien. Juste un livre en allemand paru il y a longtemps. Le milan est mon voisin de palier, jusqu’au jour où il n’est plus là, où il est reparti pour l’Afrique sans que personne ne s’en rende compte. Il est commun mais il a une vie extraordinaire et depuis six ans que je l’observe, il m’a appris à regarder le monde autrement.»

Deux dessins qui en disent long: le milan à Genève, à gauche, puis frôlant une mosquée au Sénégal.

La vie du milan? Au printemps, il arrive en Suisse. Accouplement, retrouvailles avec un nid qu’il faut arranger, naissance des petits, premiers vols, le temps passe vite, en juillet c’est le départ. Mille cinq cents couples quittent la Suisse. Il faut franchir les Pyrénées, voler jusqu’à Gibraltar, traverser la mer à l’endroit le plus étroit, pour ne pas perdre de forces. Ne pas être déporté vers l’Atlantique. Sous eux, les milans noirs peuvent voir les thons qui migrent vers l’océan. Ils peuvent aussi assister au spectacle des orques attaquant les thons pris par les pêcheurs. Les milans, quand ils arrivent en Afrique, doivent encore franchir le Sahara pour s’arrêter enfin au Sénégal et profiter de quelques mois tranquilles, vagabonder d’une région à une autre, vivre, comme dit Pierre Baumgart, «sous un climat chaud, survoler la savane, les baobabs, les villages, et se nourrir de proies très différentes. Ils voient les crocodiles, les singes, les lions, les hippopotames, les oiseaux exotiques.»

Le dessinateur est allé là-bas, avec carnets et crayons, avec envie de voir, de tout savoir. Et il n’y a pas rencontré que la nature. Les milans l’ont guidé auprès des humains. Il écrit: «Rencontre mémorable à Kedougou, une petite ville au sud du pays, non loin de la frontière avec la Guinée et le Mali. Le sous-sol de la zone, riche en or, est exploité depuis longtemps. Via son antenne locale, une association genevoise tente d’extraire des mines les jeunes qui y travaillent pour les ramener sur les bancs d’école. Nous passons une partie de la journée ensemble. Je leur parle de la vie des milans noirs chez moi, en été, en leur montrant des dessins faits au nid. Je leur décris le voyage qu’ils font chaque année, et que je suis en train d’entreprendre à mon tour.» Les enfants ont dessiné, eux aussi, imaginant ce que les milans dont ils connaissaient dès lors un peu mieux la vie, voient quand ils passent au-dessus de leurs villages.

Dans les dessins de Pierre Baumgart qui disent tout du voyage, de l’autre univers des milans quand ils ne sont plus en Suisse, il y a celle d’un rapace survolant une mosquée. Pierre Baumgart a imaginé quand il l’a dessiné qu’il s’agissait du milan équipé d’une balise à Châtel-Saint-Denis quelques années plus tôt, et repéré dans la région. Le milan, de là-haut, a-t-il croisé le regard émerveillé de l’artiste?

(24 heures)

Créé: 27.11.2016, 10h01

Pour Pierre Baumgart, le milan noir est exceptionnel. «Tout le monde le voit, mais personne ne le connaît vraiment». (Image: DR)

En suivant les milans noirs
Pierre Baumgart
Terre et Nature, 150 p. (42 fr.)
En librairie dès le 12 décembre 2016

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