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Milo Rau relance l'antique et macabre danse du cycle des vengeances

Le metteur en scène revient à Vidy avec une «Orestie» ensanglantée par la tragédie irakienne

L’«Orestie» d’Eschyle catapultée dans le Mossoul contemporain, la dernière production théâtrale de Milo Rau avec Susana AbdulMajid (Cassandre) et Johan Leysen (Agamemnon).
L’«Orestie» d’Eschyle catapultée dans le Mossoul contemporain, la dernière production théâtrale de Milo Rau avec Susana AbdulMajid (Cassandre) et Johan Leysen (Agamemnon).
DR

L’enchaînement des morts dans une fatalité impitoyable est au cœur de la tragédie. Cette tragédie qui est aussi au centre de notre pauvre monde mais que nous peinons parfois à reconnaître comme telle, submergés que nous sommes par les flux médiatisés de la catastrophe, du massacre et de la haine. Quand il n’est pas occulté par l’indifférence, le seul sentiment tragique qui nous reste peine aujourd’hui à dépasser le stade de difficultés existentielles auxquelles nos sociétés occidentales à la bienveillance trop souvent factice trouvent des remèdes régulateurs dictés par l’hygiénisme ou le contrôle social. Le drame en est la forme fictionnelle, préoccupée du sort de l’individu, là où la tragédie, dans son implacable mécanique, implique le destin d’une communauté, d’un peuple.

Le théâtre du metteur en scène Milo Rau n’a cessé de placer en son centre le tragique, cherchant à lui redonner une visibilité, une emprise sur la sensibilité des spectateurs, tout en renouvelant ses formes, autant par le détour du passé que par le recours à une cuisante actualité. Son «Orestes in Mosul», porté sur la scène de Vidy dès mercredi après sa création au Théâtre national de Gand en avril et déjà une longue tournée, dévoile plus que jamais ce principe de ses conceptions théâtrales. Déjà connu pour ses pièces «Empire», «Les 120 Journées de Sodome» ou, plus récemment, «La Reprise: Histoire(s) du théâtre (1)», le Suisse se saisit cette fois de l’une des œuvres les plus anciennes de la tradition, puisque la trilogie de l’«Orestie» d’Eschyle remonte à 458 av. J.-C.

Production théâtrale à Mossoul

On ne sait exactement si le metteur en scène a respecté la quatrième règle de son Manifeste, qui stipule que «l’adaptation littérale des classiques sur scène est interdite» et que «si un texte (...) est utilisé, il ne peut dépasser plus de 20% de la durée de la représentation». Mais il est sûr qu’il suit à la lettre la neuvième, qui dit qu’«au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle». En mars dernier, Milo Rau et son équipe sont en effet partis en Irak, à Mossoul, pour répéter, donner une première version de la pièce et en ramener du matériau filmique désormais projeté pendant les représentations.

Trailer Orestes in Mosul from NTGent on Vimeo.

Cette incursion relativement risquée - la ville n’a été libérée de l’occupation par l’État islamique qu’en juillet 2017 - a permis de mélanger les niveaux de représentation entre tragédie d’Eschyle, démarche documentaire et making of pour donner une interprétation très contemporaine de cette trilogie déployant les cercles infinis de la vengeance. Mieux vaut s’en souvenir au moment d’aborder sa réactualisation… Car si la femme d’Agamemnon tue son mari au retour de la guerre de Troie en raison de son sacrifice de leur fille Iphigénie, si leur fils, Oreste, devient à son tour matricide en représailles du meurtre de son père et que lui-même encourt la peine capitale pour avoir assouvi son ressentiment, cette cascade de morts entre en résonance avec les guerres fratricides qui ravagent la région aujourd’hui.

Milo Rau ne se contente d’ailleurs pas de poser un calque antique sur une situation contemporaine. Dans cet entremêlement de niveaux, où les acteurs se présentent aussi en tant que ce qu’ils sont - acteurs célèbres de Belgique ou exilés irakiens -, le metteur en scène aborde évidemment la question des femmes, mais avance aussi le tabou de l’homosexualité. Il ouvre le champ de ce qu’il est permis ou interdit de montrer d’une culture à l’autre et renvoie à la passivité du (télé-)spectateur réduit à l’impuissance. «Souffrir pour comprendre», nous dit Eschyle. «Mais pour comprendre quoi?» renchérit Milo Rau...

Les thématiques virevoltent dans cette danse macabre agencée avec brio, même si la question de la pertinence du voyage en Irak peut se poser. La réponse réside dans la sourde tension qui parcourt toute la pièce, frémissante d’une menace et d’une violence qui renvoient sans cesse à un au-delà du plateau, cet ailleurs où les meurtres ne sont plus une abstraction. Le premier postulat du Manifeste y trouve aussi sa réalisation: «Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle.» Le chemin du pardon est-il impossible? La démocratie en dépend pourtant, selon Eschyle, qui fait d’Oreste le porteur du changement politique à Athènes.

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