Minuit frappe douze coups d’éclat

Musique Porté par un buzz débordant sa seule musique, le groupe des rejetons Mitsouko affirme sa solidité avec un premier disque de griserie nocturne.

Dans les rues de Paris, Minuit s’engouffre avec délices dans un revival eighties de groove faussement artificiel.

Dans les rues de Paris, Minuit s’engouffre avec délices dans un revival eighties de groove faussement artificiel.

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On avait imaginé ne pas le signaler, ou alors juste en passant, mais ce serait snobisme ou malhonnêteté. Le reflet est trop vif, le cordon ombilical trop épais, le legs trop évident. Physiquement, la ressemblance est troublante. Musicalement, les ambiances colorées, le grain de voix, l’exubérance glacée et un indéniable talent ramènent systématiquement au carnet de naissance de Simone et de Raoul. Navré, vraiment: nul article n’épargnera à Minuit l’évocation de ses nobles ascendances.

Les enfants de Catherine Ringer et du regretté Fred Chichin, Rita Mitsouko à la scène et couple à la ville, devaient se douter que suivre la voie familiale se déroulerait dans la lumière (et l’ombre) de leurs fameux parents, à l’instar des dizaines de «fils et filles de» qui, à bon ou mauvais escient, se laissent happer par l’univers artistique et professionnel de leurs géniteurs (lire encadré).

Sauf que… Bien loin du caprice ou du coup marketing, Minuit ne s’est pas contenté du buzz de son apparition en 2015, porté par une poignée de chansons réunies sur un EP. Après un premier round auprès des médias qui adoubent le vrai chic parisien, le quintette a jeté ses instruments dans le bus et filé sur les routes de province, voire de Suisse, au gré de petits clubs, de scènes rock, de concerts nerveux et suant, rendant hommage à son fantasme de clubbing interlope.

À quelques mois près, Simone Ringer, l’aînée de 28 ans, et plus encore Raoul, 26 ans, ont raté ces fameuses eighties à l’inconséquence flashy, où les temples nocturnes de Paris se nommaient Palace, Bains Douches, New Moon, et brassaient dans une même ivresse mannequins poudrés, punks troués, musiciens déglingués, créatifs barjots et vedettes en goguette. De ce gai cocktail de saveurs et de classes, les Rita Mitsouko furent les rois, capturant dans leur musique une exubérance baroque’n’roll parfaitement contagieuse auprès du grand public.

Une génération plus tard, Minuit joue donc cette bande-son. Depuis belle lurette, les années 80 ont perdu de leur ridicule outrancier pour incarner, par leurs sonorités synthétiques et leur mélange des genres, un postmodernisme avisé et sans complexe. Que la première des douze chansons de cet album affûté par la route se nomme «Blondie» n’est pas un hasard: la formation de Debbie Harry, chantre de la new wave new-yorkaise, n’a pas fini de faire rêver. C’est en revanche dans la moiteur de «Paris Tropical» que Minuit s’impose. Funk en déséquilibre, basse discoïde, refrain coquin… Les trois personnes sur Terre à se souvenir du «Bonne bonne humeur ce matin» de Tristan (1988) y trouveront leur madeleine de Proust. Plus largement, les amoureux des Rita Mitsouko rencontreront ici les premières troublantes similitudes entre la gouaille épicée de Catherine et de Simone — cette façon d’entonner l’«oraaage»! À la guitare, Raoul Chichin, 26 ans, hésite entre vrilles hard rock et tricotage funky. «Exil» marque mieux encore ce groove robotique strié de riffs de synthés façon «Miami Vice», sans le veston saumon à manches retroussées.

Cantatrice fauve

Dans ce cadre très référencé et un poil trop propre, Minuit affirme pourtant sa paradoxale singularité dans la chaleur vocale de sa chanteuse. Passé l’étonnement de la transmission «génétique» du timbre, Simone séduit par sa manière de s’approprier cet univers de groove froid, qu’elle rend hospitalier, avenant, fripon. Les hauteurs languides n’ont pas la solidité maternelle («Obsession») mais compensent par une fragilité touchante. Ne pouvant régater avec la folie de cantatrice fauve, Simone joue sur un dosage bien maîtrisé et trouve sa propre gamme de couleurs, plus vives que criardes. «Oran» la porte ainsi sur un tapis de cordes et un calme bienvenu entre une odyssée floydienne achevée en démonstration de solo électrique («Cimetière des amitiés») et un sombre et beau «Harry Tueur» bien loin du «Andy» rigolard des Rita Mitsouko!

Flaubert écrivait: «Minuit: la limite du bonheur et des plaisirs honnêtes; tout ce qui se fait au-delà est immoral.» Pile au sommet de l’horloge, le groupe hésite entre la minute d’avant, celle d’un disque bien ordré et d’une folie ordonnée, et la seconde d’après — celle d’une ivresse sauvage et brute. Ses concerts, sans doute, feront pencher les aiguilles dans la deuxième direction. (24 heures)

Créé: 03.11.2018, 15h31

«Vertigo»

Minuit

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