Mise en sourdine, l’urgence d’écrire revient au galop

PortraitL’intellectuel lausannois aux multiples facettes Isaac Pante s’apprête à prendre une année sabbatique pour se consacrer à l’écriture.

Isaac Pante enseigne la culture numérique à l'Université de Lausanne. Mais c'est pour son activité littéraire qu'il vient de remporter une bourse de la Fondation Sandoz.

Isaac Pante enseigne la culture numérique à l'Université de Lausanne. Mais c'est pour son activité littéraire qu'il vient de remporter une bourse de la Fondation Sandoz. Image: VANESSA CARDOSO

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Isaac Pante déteste les barrières. Qu’on l’enferme dans une case, il travaille à s’en libérer. Pas pour échapper aux étiquettes. Plutôt pour mieux repérer les ponts entre des univers réputés éloignés, comme la littérature et le codage informatique. Derrière ces suites de caractères illisibles pour le profane, il décrypte des langues. Dans le Javascript, que ce bilingue «parle» aussi couramment que l’italien, il identifie un style, des «élégances» aussi.

Calme et posé, le trentenaire s’anime lorsqu’il évoque ces ponts invisibles: «On a mis la créativité du côté des arts, et l’esprit logique du côté des scientifiques, or quand on arrive à programmer en quinze signes au lieu de 42, ça donne des frissons. La poésie et les mathématiques sont des langages formels autant que des langues, une possibilité de créer des mondes. Quand on pose «soit x», c’est comme écrire «il était une fois.» Une magie de la narration qu’il repère aussi dans les jeux vidéo qu’il décortique avec ses élèves à l’Université de Lausanne. À l’entendre, on en oublierait presque que c’est pour son activité littéraire qu’il a reçu le Prix FEMS, une bourse de 100 000 francs octroyée par la Fondation Sandoz. L’auteur a été sélectionné sur la base de nouvelles envoyées sous l’impulsion de l’écrivain lausannois Marius Popescu. Le lauréat s’est donné un an pour imaginer une trentaine de fictions de trois à six pages. Un travail conséquent pour lequel il a décidé de prendre un congé sabbatique.

Une seconde nature

Mais pas tout de suite. Ce natif de Monthey installé à Lausanne se racontait il y a dix jours, à la veille d’un voyage au prestigieux Institute of Fine Arts de New York où il allait représenter l’université et sa vision du numérique. Au retour, il enchaînait avec un colloque international sur les jeux vidéo, organisé par le Gamelab qu’il a cofondé à l’UNIL. «Dans ce contexte, le temps pour écrire n’existe pas. L’autre matin j’ai pu voler une demi-heure», lâche-t-il, ravi, au Kiosque Saint-François. Le bistrot décontracté ouvert aux quatre vents lui sert volontiers de «sas de décompression» entre son domicile et le site de Dorigny où il travaille.

Être là où on ne l’attend pas semble être une seconde nature chez lui. Celui qui a toujours un jeu de tarot sur lui, qu’il lit volontiers pour des amis, a aussi suivi une formation pour pratiquer la thérapie dite «stratégique» et l’«hypnose conversationnelle». Ses lectures s’étendent d’ailleurs à de multiples domaines, bien au-delà de ses émerveillements littéraires, Hemingway en tête. C’est cependant dans la littérature qu’il perçoit une force capable de changer un individu, et le monde avec lui. «Un bon livre et une bonne thérapie ont ceci en commun qu’ils modifient le regard et les actes.»

Stage aux pompes funèbres

Curieux, il a effectué lorsqu’il était doctorant en sociolinguistique un stage aux pompes funèbres de Lausanne, suivant les employés des levées de corps aux visites de famille. Une expérience cruciale dont il a failli faire son métier. Questionner la signification d’un autre rite lui a valu son entrée en écriture. Le grand énervement qui a résulté de son école de recrues s’est traduit par le témoignage «Passé par les armes» (2005). Grand lecteur de philosophie et imprégné des idées de Max Stirner, le jeune Pante a sauté dans l’habit gris-vert convaincu que la pensée d’un individu pouvait tenir tête au système disciplinaire. Et vite déchanté. Découvrant la quiétude du local de garde, il s’est surpris à vouloir y finir son armée: «J’avais ma bible anarchiste en poche, et j’étais incapable de l’appliquer. Au-delà des absurdités du système, mon obéissance m’a déçu, j’ai découvert que j’étais prêt à être un collabo pour des conditions de vie meilleures.»

L’année où paraît le livre, il reçoit le Grand Prix Femina-Cartier pour la nouvelle «Madame Moriand». Un souvenir magnifique mais une récompense difficile à gérer: «Je me sentais tellement novice en littérature que je me suis inventé une dette écrasante. Il m’a fallu sept ans et un polar ( ndlr: «Je connais tes œuvres» ) pour m’en guérir.» Nouveau virage avec «Tout ce qui remue et qui vit», qui paraît uniquement en format numérique. Ce roman noir et cru explore la face sombre du désir au sein de la pureté aquatique des thermes de Vals. «C’est une dénonciation des abus sexuels avec de fortes références psychanalytiques, pas un porno alpin.» Un texte qui, à l’instar de «Je connais tes œuvres», a marqué Jean Kaempfer: «Isaac Pante est surprenant avec ses facettes diversifiées. Il est réservé, sérieux, et derrière il y a cette imagination, ce souffle incroyable», observe l’ancien professeur de français de l’UNIL, devenu ami avec son élève lors d’un cours intensif d’espagnol.

Isaac Pante a tous les atours de l’homme sérieux. Pourtant, s’il lui est difficile de répondre à une question en moins de dix minutes, livrant un point de vue qu’on sent mûrement réfléchi, il est aussi le premier à en rire. Car cet intellectuel aime beaucoup le jeu, sous toutes ses formes. Rôliste dans une partie engagée depuis plus de vingt ans avec les mêmes amis, il crée aussi des jeux de société.

Soucieux de préserver son entourage, il ne souhaite pas s’étendre sur sa vie privée, et préfère évoquer cette année dédiée à la littérature, qu’il passera en partie à Naples, sa ville de cœur. «Elle ressemble à la vie. C’est un théâtre à ciel ouvert, une ville de culture, de contact humain, un royaume déchu qui vit sous la menace permanente d’un volcan. On dit «voir Naples, puis mourir». Pour moi ça a été l’inverse. Lorsque j’y ai débarqué en 2014, je sortais d’un deuil et d’une rupture. Cette ville m’a appris qu’il est urgent de vivre. Et d’écrire.»

Créé: 30.10.2019, 09h16

Bio Express

1981
Naît à Monthey le 13 août, d’un père breton et d’une mère italienne.
2001
Prix de philosophie au Collège de l’abbaye de Saint-Maurice.
2005
L’année littéraire: «Passé par les armes», et les nouvelles «Petits meurtres en Suisse» et «Madame Moriand» paraissent coup sur coup.
2006
Licence en philosophie, informatique et linguistique. Prix de Faculté en philosophie pour son mémoire sur Max Stirner, penseur de l’anarchisme individualiste.
2012
Parution de «Je connais tes œuvres».
2013
Parution en version numérique de «Tout ce qui remue et qui vit».
2015
Nommé maître d’enseignement de recherche en culture et édition numérique à l’UNIL.
2016
Préside jusqu’en 2018 le Département des sciences du langage et de l’information de l’UNIL, et se forme à la thérapie stratégique.
2019
Reçoit le Prix FEMS de la Fondation Sandoz, une bourse de 100 000 francs. Il dispose d’un an pour écrire son recueil de nouvelles.

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