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La passion des ados pour leur mobile influence leur langage

Dans «Portables, la face cachée des ados» (Ed. Flammarion), Céline Cabourg et Boris Manenti tirent le fil d’une fusion passionnelle. Interview.

Pas facile de décrypter le langage des jeunes. La preuve dans notre micro-trottoir.

Entre les adolescents et leurs portables, les statistiques explosent, les postures oscillent entre amour et haine, outil pédagogique et arme démagogique. Seule certitude, les «Milléniums», ces petits enfants du XXIe siècle, sont scotchés à leur smartphone dans une entité inédite.

Coauteur avec Céline Cabourg, de Portables, la face cachée des ados, Boris Manenti, journaliste de l’high-tech au Nouvel Obs’, s’est aventuré dans l’inconnu. «Et pourtant, ironise-t-il, je n’ai que 29 ans. Les adultes connaissent Facebook, Twitter, voire Instagram, mais Snapchat, incontournable chez les ados, c’est déjà la nuit! Alors imaginez Yellow (ndlr. application liée à Snapchat, Instagram etc. qui met en contact avec de «nouveaux amis», 10 millions d’affiliés, dont 70% de 13-17 ans)... même moi le spécialiste, je me sentais largué.»

Qu’y a-t-il de plus marquant de nos jours quant au lien ados et portable?

Globalement, le fossé avec les adultes s’est creusé de manière spectaculaire, jusqu’à la rupture. Parlant de leurs profs, des ados me disaient: «Ils ont des profils Facebook de vieux», et de m’expliquer: «Ça se voit sur leurs murs, ils ne postent que des photos de vacances, de famille; ils ne réseautent que pour charger des liens, articles, commandes». En soi, cet usage différencié n’est pas si grave. Sauf que l’ado considère son portable comme son «meilleur ami», pas comme un outil. Une des rares statistiques récentes indique ainsi que 20% des adultes utilisent un mobile pour téléphoner, contre 5% des 12-15 ans. Le smartphone, note la sociologue Monique Dagnaud, leur sert à autre chose, au partage d’émotions visuelles furtives, instantanées.

Le langage amoureux a-t-il changé?

Se larguer par SMS reste assez goujat, tout en devenant commun. L’écrit numérique induit surtout une conversation permanente, une drague plus frontale. On est tout le temps avec l’autre. Même si on «pause» une heure, on reprend exactement où on en était. Les sextos deviennent monnaie courante, comme l’échange de selfies intimes. Mais au collège, ça reste assez pudique.

Et la «Génération YouPorn», alors?

Le moindre accès à Internet ouvre la porte, et ça affole en effet de constater que les enfants, dès 10 ans désormais, ont leur premier contact avec la pornographie. De manière d’ailleurs souvent involontaire, à cause des streaming et piratage. Tapez reine et neige sur Google, vous risquez fort de tomber sur des sites pornos qui pratiquent une pub fort agressive. Il ne faudrait jamais laisser un jeune enfant seul avec un ordi, même verrouillé.

Paradoxe, les adultes devraient cadrer des jeunes plus calés qu’eux?

D’où souvent cette attitude double: les parents accèdent aux demandes de leurs enfants, paient le forfait, puis viennent se plaindre. Au-delà du mobile révélateur de problèmes plus profonds dans le noyau familial, c’est sûr que les jeunes sont multi taches et hyperagiles!

Tout le doigté de la jeunesse «Petite Poucette» dit le philosophe Michel Serres, qui n’y voit «Ni progrès ni catastrophe».

C’est là qu’un dialogue peut se construire. Les ados adoreraient discuter avec leurs parents déconnectés, montrer ce qu’ils maîtrisent. Aux adultes alors, d’assumer leur rôle de pédagogue, pas en force mais en connivence. Je connais des familles où ainsi, un soir par semaine, autour d’une pizza, chacun dévoile ce qu’il a trouvé sur les réseaux, vidéo rigolote ou harcèlement malsain. Et ça discute.

Interdire le portable est-il obsolète?

Les ados s’en accommodent toujours très mal, le portable demeurant un fort facteur d’inclusion auprès de leurs pairs. En plus, phénomène irrésistible, leurs vies numérique et physique sont fusionnées dans leur smarphone. Les profs me disent ne plus passer un cours sans voir des portables sortir des poches. Au-delà, les ados sont loin d’être bêtes, ils ont appris à jouer avec les codes des réseaux, les fausses identités etc.

Là encore, une évolution.

Restons sur l’exemple Yellow qui n’accepte que des mineurs. Les ados avouent qu’ils y vont «se chauffer» pour la drague, pour des amitiés de cinq minutes, qui restent virtuelles. Dès qu’il y a des demandes plus insistantes, des soupçons de dérapage, insistent les filles, elles bloquent l’échange. Autre exemple, tous savent que Snapchat, où les photos disparaissent en quelques minutes, n’empêchera jamais une capture d’écran à long terme. Ou que cette application incite au partage de photos intimes. Ils se méfient, s’adaptent sans cesse.

Cela rejoint leur rapport mouvant à l’info. La fiabilité ne semblait pas les tracasser, jusqu’à l’onde de choc terroriste en 2015.

Une ado m’a raconté qu’une copine, le 14 juillet 2016, lui annonce l’attentat à Nice. Aussitôt, elle cherche et tombe sur des photos de cadavres dans la rue. Cette absence de filtre peut être dangereuse sur une perception d’adolescent. Je note encore qu’en 2015, après l’attentat à Charlie Hebdo, les rumeurs d’infos bidons ont circulé, avec des relents puants de manipulation par l’extrême droite. Profs et ados l’ont senti, en ont discuté. Une remise en question s’installe. Même si les réseaux restent encore le canal privilégié d’info, plus que les médias traditionnels. Et que le bête et méchant l’emporte souvent. Ou que les théories du complot, conservent un caractère si appétissant. Un prof témoignait que dans une classe de 4ème (ndlr. 13 ans), de 60 élèves, le mot «reptilien» est aussitôt associé aux aliens déguisés en humains. Ou que Jay Z est réputé pour son appartenance aux francs-maçons!

Le mobile, carnet intime et agora publique, serait le meilleur faux ami?

Il faut le rappeler sans cesse, c’est un outil avant tout. Et en parler avec les ados. Car ce support, comme le faisait déjà la télévision, propage un sentiment d’irréalité sous couvert de réalisme. Et véhicule aussi des volontés cachées. Prenez les médias traditionnels: depuis leur passage à Internet, les titres ont tendance à forcer sur le sensationnalisme pour attirer les clics. Quant aux moteurs de recherche, Google etc., qui s’adjoindraient des dispositifs de vérification des infos présentées, j’en doute. Comme d’ailleurs une surveillance exercée par les internautes eux-mêmes. Car ceux qui veulent promouvoir des mensonges y arriveront toujours.

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