Comment Verbier transmute ses imprévus en concerts d’or

ClassiqueL’édition 2018 a connu beaucoup d’annulations, mais grâce au réseau de Martin Engstroem, les remplacements époustouflent. Jeudi, trois chefs ont remplacé Iván Fischer, dont Simon Rattle.

Simon Rattle, remplaçant de luxe, a dirigé pour la première fois jeudi soir le Verbier Festival Orchestra dans une

Simon Rattle, remplaçant de luxe, a dirigé pour la première fois jeudi soir le Verbier Festival Orchestra dans une "5e symphonie" de Beethoven d'anthologie. Image: Aline Paley

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«Je pourrais faire un festival rien qu’avec les artistes qui ont annulé», plaisante Martin Eng­stroem. L’édition 2018 du Verbier Festival vit un 25e anniversaire faste, mais joue aussi de poisse: Martha Argerich, Janine Jansen, Radu Lupu, Denis Matsuev, Gautier Capuçon, Martin Fröst, Pamela Frank et quelques autres ont déclaré forfait pour raison de santé. Tous ont été brillamment remplacés.

Miracle

Même si le directeur et son équipe font preuve d’une capacité déconcertante à rebondir face à ces imprévus en série, on sent bien que ces pépins à répétition n’ont pas été faciles à surmonter. «Les festivals remplissent une fonction, plaide-t-il. On peut y faire des choses qu’on ne fait pas normalement. L’essentiel est d’entretenir cette ambiance particulière.» Dans certains cas, la solution de secours tient du miracle, à l’image du concert du Verbier Festival Orchestra (VFO) jeudi soir.

La phalange symphonique du festival devait être emmenée par Iván Fischer dans un programme très populaire. Au final, la soirée reste inchangée et aura été dirigée par trois chefs: François López-Ferrer dans la pétulante ouverture «Candide» de Bernstein, Gábor Takács-Nágy dans le «Concerto pour violoncelle» de Dvorák avec Mischa Maisky et la «5e Symphonie» de Beethoven par Simon Rattle (lire aussi ci-dessous: «L'effet Rattle»). Un luxe inouï!

«Nous avons beaucoup d’artistes en résidence, ça aide beaucoup», reconnaît Martin Engstroem. Dans le cas présent, Simon Rattle était en vacances en famille à Verbier pour une dizaine de jours, car son épouse, Magdalena Kožená, donnait un concert vendredi. «Quand j’ai appris l’annulation d’Ivan Fischer, raconte le directeur du festival, je lui ai demandé s’il voulait diriger la «5e» et il a dit oui. Comme Fischer, Rattle est un chef qui adore travailler avec les jeunes, mais jusqu’ici, l’occasion de l’inviter ne s’était jamais présentée.»

«Je conçois chaque programme comme un voyage d’apprentissage pour nos jeunes»

Il n’était évidemment pas question de lui confier la totalité du concert, correspondant à trois grosses journées de travail. Engstroem se tourne alors vers Gábor Takács-Nágy, fidèle directeur musical du Verbier Festival Chamber Orchestra (VFCO) et qui a toujours ardemment souhaité conduire une fois le grand orchestre. Le concerto de Dvorák lui ira comme un gant, mais le Hongrois ne souhaite pas se lancer dans l’ouverture Bernstein, qu’il n’a jamais dirigée. Or il se trouve que l’Académie a lancé cette année un nouveau programme de mentorat de chefs d’orchestre. François López-Ferrer fait partie des quatre élèves invités pour ces master classes. Le jeune chef américano-espagnol était donc sur place, prêt à bondir sur le podium.

Au-delà de la réussite artistique soulignée par l’ovation unanime du public jeudi et du joli coup médiatique, Martin Engstroem inscrit l’événement dans l’ADN du festival: «Je conçois chaque programme comme un voyage d’apprentissage pour nos jeunes musiciens et pas seulement pour faire un concert de plus. Rien ne me motive plus que de les voir repartir de Verbier enrichis de cette expérience.»


L'effet Rattle

Au coeur des répétitions impromptues du festival

Le séjour de Simon Rattle à Verbier n’est pas longtemps passé inaperçu parmi les musiciens et les mélomanes, bien avant qu’il soit question de sa participation au concert du 2 août. L’effervescence était déjà palpable jeudi vers 10 h dans la salle des Combins où se déroulait la répétition générale du programme de la soirée, avec une bonne centaine de personnes assises dans les gradins (l’entrée est libre), mais aussi sur scène où les membres du Verbier Festival Orchestra répètent leurs traits dans un joyeux brouhaha. Le chef anglais s’est aussi installé discrètement dans la salle pour sentir l’acoustique et observer l’orchestre de loin. Ce n’est pas encore son tour, mais il est déjà certain que sa présence galvanise les troupes.

François López-Ferrer est le premier à prendre la baguette. Le fils de Jésus López-Cobos profite à fond de la vingtaine de minutes qu’il a à disposition pour faire rutiler les cinq minutes charmeuses et sarcastiques de l’ouverture de l’opéra «Candide» de Leonard Bernstein. L’orchestre répond avec jubilation à son geste précis et généreux mais encore un peu impersonnel.

Jeune chef lausannois

À 28 ans, le natif de Lausanne a été engagé comme chef assistant de l’Orchestre National du Chili avant même la fin de ses études de direction à Lausanne. Il compte bien exploiter la visibilité offerte par cet engagement inespéré pour mieux se faire connaître en Europe. Fatigué après une saison très dense et le décès de son père en mars, il a retrouvé toute son énergie au contact de personnalités inspirantes comme Guerguiev et Rattle. «Ici, j’apprends énormément en côtoyant de près ces chefs durant leurs répétitions. C’est fascinant de voir comment ils travaillent, très différemment, et obtiennent un résultat tout aussi expressif.»

On ne saurait mieux dire. L’arrivée sur le podium de Gábor Takács-Nágy avec l’incontournable Mischa Maisky à ses côtés amène une signature visuelle et sonore très particulière, vibrionnante et pointilliste à la fois. On dirait qu’il dessine les notes et les articulations de ses doigts, au service pourtant d’une fluidité tout organique. Un écrin de rêve pour le violoncelle lyrique de Maisky. Seul commentaire au public du chef hongrois sur son nuage: «C’est certainement la plus belle musique du monde!»

Musiciens ensorcelés

La concentration monte encore de plusieurs crans avec le «pom-pom-pom-pom» cravaché par Simon Rattle. À 63 ans, l’actuel directeur du London Symphony Orchestra conserve une pêche inextinguible. Après deux répétitions de la «5e» avec les musiciens, il les a totalement ensorcelés: sous son bras. La cohésion des cordes est totale jusque dans les traits les plus rapides, l’équilibre avec les souffleurs idéal. L’humour n’est jamais loin dans ses mimiques clownesques, son regard matois, ou quand il demande si les structures de la salle sont assez solides au moment d’entamer le finale! Ce qui est certain, c’est qu’il fait jaillir de l’orchestre des détails insoupçonnés, toujours au service de la tension dynamique.

Rattle ne laisse aucun temps mort aux musiciens, il saute inopinément d’un bout à l’autre de l’œuvre, se retournant juste pour retrouver le repère dans la partition (il a installé son pupitre derrière lui!). Il les harangue: «Trouvez votre son!»; il les met en garde: «Vous savez, Beethoven n’était pas censé être un homme très correct…»; il les stimule: «Soyez attentifs à libérer la fin des notes, ne les terminez pas de manière carrée. Il faut que ça résonne – whaoummm!» Le geste n’est plus un signe mais immédiatement un son (24 heures)

Créé: 04.08.2018, 19h26

Infos

Verbier Festival

Jusqu’au di 5 août.

À ne pas manquer:

Sa 4 (14 h, gratuit, en plein air), Les Chaux, VFCO dirigé par trois jeunes chefs dont François López-Ferrer.

Sa 4 et di 5 (19 h), VFO dir. Glanandrea Noseda, Daniil Trifonov, Jean-Efflam Bavouzet et Yuja Wang, piano.

www.verbierfestival.com

Fréquentation en hausse

À deux jours de la clôture du 25e Verbier Festival, Câline Yamakawa livre encore des chiffres provisoires mais très réjouissants sur la première édition dont elle était la directrice opérationnelle.

«À ce stade, nous comptabilisons une hausse de 10% de fréquentation par rapport à 2017 sur les concerts à l’église et à la salle des Combins, dont 17 à guichets fermés – un record.» La précédente édition avait dénombré 45'000 festivaliers, mais comptait un jour de moins.

Le festival Off, reformaté et rebaptisé VF Unlimited, avec des manifestations gratuites ou très bon marché, a lui aussi très bien fonctionné avec 25'500 spectateurs recensés, dont plus de 10'000 pour les master classes de l’Académie. La richesse de la programmation et la météo radieuse expliquent certainement ce bon résultat.

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