Délurée dégrisée

ArchiveInterview de Cat Power en 2003. Téléphone à San Francisco, chambre 18.

Photo d'archives, ici Chan Marshall aussi appelée Cat Power, prend la pose à New York en septembre 2006.

Photo d'archives, ici Chan Marshall aussi appelée Cat Power, prend la pose à New York en septembre 2006. Image: AP Photo/Jim Cooper/Keystone

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Les ondes de Couleur 3 en étaient tout chamboulées. En 1996, l'album de Catpower What Would the Community Think repeignait le monde aux couleurs de la pluie avec le titre Nude as the news - sous le chloroforme perçait la rage des peines immenses, des blessures mal endormies. Un disque d'une tristesse fabuleuse, entêtante, qui partageait son désespoir avec une générosité incongrue.

C'était l'époque de la Dolce Vita lausannoise, c'est dire comme on a vieilli depuis. Dans la pénombre du club, à l'étage, la responsable de ce déluge d'affliction, l'Américaine Chan Marshall, s'épanchait sans crainte, éruptive ou à demi-mots, avec la franchise un peu téméraire de qui quête une délivrance. Avec beaucoup de gaieté également. Quant au concert qui suivit, avorté au bout de deux titres, on l'oublie ...

Hôtel California

Depuis, d'autres albums ont traversé l'Atlantique ? un Moon Pix délicat et un album de reprises épurées. Mais la ferveur et le chagrin dévastateurs qui animaient What Would The Community Think se sont assoupis. Assagies et broussailleuses, les chansons ne roulent plus sur un torrent de larmes, directement au coeur de l'amertume.

Aujourd'hui, son nouvel album, You Are Free, ne se raccorde pas à ce registre torturé mais directement à l'excellence. Poignant mais retenu, ciselé, croisant la mélancolie comme une vieille copine, il rassemble sa brassée de 14 titres en autant de bulles songeuses, belles à chialer. Ce coup de maître - la plus belle chose entendue en ce début d'année - appelait un coup de fil pour célébrer ce retour d'acides émotions. Extraits de cette drôle de plante de 32 ans.

Dans sa chambre d'hôtel, la chanteuse n'est ni en train de tricoter ni de lire les oeuvres complètes de Walt Whitman, mais de mater « le clip de 50 Cents, le protégé d'Eminem». Du bon ? «Pas mal, le genre de truc que tout le monde adore ...» On se rend surtout compte qu'à l'écriture de cet article, il faudra censurer les «tu vois ce que je veux dire» qui pleuvent dans le combiné à chaque phrase.

«Je suis à San Francisco, le club d'hier soir était nul. Les clubs sont de plus en plus merdeux parce qu'ils sont de plus en plus grands. Je n'ai pas envie de finir comme Neil Young dans des salles immenses sous une lumière blanche.» La loi du succès ... «Je me tire une balle dans le pied alors. Je ne pourrais plus marcher et je n'aurais qu'à jouer mes chansons l'esprit en paix. Mais les compagnies de disques n'en sont pas encore à vouloir lâcher Catpower comme un fauve de sa cage: mes salles préférées sont à 150 personnes. Ou alors, pour éviter de me vendre, je n'aurais qu'à tomber enceinte, un acte de Dieu qui me sortirait des contrats.» Faudrait-il l'appeler Marie, pleine de zèle en son temple? «Les églises? C'est surtout qu'elles ont un son formidable. La religion, c'est transmettre la bonne parole. Mais quand tu vois comment les Romains ont manipulé Jésus au service des corporations.»

Celle qui prétend «se gaffer des interviewers, toujours à sortir LE truc que t'as dit» finit toutefois par se relâcher, confiant au détour d'une digression sur sa reprise du Werewolf de Michael Hurley, exilé comme elle à New York: «Je sens aussi bien la ville que la campagne. J'aime New York mais aussi l'Alabama, le Mississippi. A New York, j'ai une petite chambre, j'y passe un mois et je file aussi sec, c'est comme ça depuis six ans. Je n'ai jamais eu de structure familiale, de foyer pour me construire. Du coup, je n'ai jamais de raison de rester nulle part. Parfois, c'est juste pour bouger de 10 miles. Peut-être que cette vie de Gitan ne rime à rien ... mais c'est aussi un choix. Les tournées de six mois, je ne peux pas dire que je ne les ai pas choisies.»

Elle arrive pourtant à s'imaginer «dans une maison à la campagne, avec des animaux, un jardin, des amis, du vin et de la musique» et s'estime capable de continuer la musique si son insatisfaction chronique venait à disparaître: «Parce que jouer de la guitare, c'est toujours un soulagement, quelque chose comme «Ooooh je m'ennuie!», «je suis en rogne!», «je suis heureuse!», «je suis sexy!», «j'ai envie d'une cigarette!» La plupart des gens regardent la TV ou fument du pot. J'ai la guitare, cela permet de penser plutôt que de dormir.»

Et le piano, si insinuant dans ses disques ? «J'en avais un dans mon appart', mais plus maintenant. Parfois, j'en trouve un dans un lobby d'hôtel. C'est mon instrument préféré, avant la batterie et le violon. Et ensuite la guitare. Le piano parce que c'est physique, magnifique, moins de l'ordre de la pensée: on appuie sur ces touches qui vibrent. Putain de piano! Les cordes passent par les touches, les doigts, les bras jusqu'au corps: chanter avec un piano c'est comme dessiner un cercle. Avec une guitare, c'est partir en bateau sur une rivière. Et la batterie c'est comme danser.»

Comme les yeux

Elle, qui tire de sa gorge des inflexions bouleversantes - piqûres ou baumes -, en oublierait la voix. «La voix, c'est tellement évident, tout le monde en a une. Même si les gens le refusent souvent. La voix est un instrument comme les yeux ou les paupières, on peut en jouer. Mais j'ai pris conscience que ma voix c'était moi, pas un truc du genre «je vais chanter». Merde, c'est ma voix, je suis là, cela sonne comme ça. Elle peut changer avec le temps.» Et de se mettre à brailler dans le cornet comme une Castafiore transatlantique ou de piailler des comptines sur le ton suraigu d'une grand-mère.

Préférant, en politique, la conscience à la responsabilité - «On n'est jamais responsable que de soi-même, même avec un gosse. En faisant gaffe à ne pas devenir toxico par exemple. Les «responsables» sont ceux qui décident pour les autres, des tas d'autres qu'ils ne connaissent même pas» - elle conseillera encore une entrevue entre Bush et Saddam, éventuellement sous LSD, mais impérativement avec femmes et enfants parce que: «Premier principe: (hurlant) ON NE TUE PAS LES GENS ! En public, c'est embarrassant.» Mais ne dira rien sur Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) et Edie Vedder (Pearl Jam) que l'on retrouve discrètement sur You Are Free. Par contre, elle demandera avec une petite voix: « Sûr que je vais venir en Suisse, tu crois que c'est possible de jouer dans une église ?» Ouailles, priez. (24 heures)

Créé: 06.10.2018, 20h47

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